L’Amur en Personne

José Martinho 

Quelle douleur, dans l’amour, quand l’Autre sexe est inexistant pour le sujet ?

Prenons le cas de Fernando Pessoa [1]. Sa « sexualité blanche » est un fait bien connu [2]. Ce qui est, en revanche, souvent méconnu, c’est qu’après la mort de son beau-père à Durban (1919), juste avant le retour de sa mère à Lisbonne (1920), le fils va connaître l’épreuve phallique de l’éducation sentimentale de son existence sexuée.

C’est à 32 ans que Fernando Pessoa connaît son unique coup de foudre. L’instant d’un regard, il se déclare en citant en anglais les mots de l’Hamlet de Shakespeare à une jeune fille de 19 ans, Ophélia, dont le nom dérive de Phallus, l’antique signifiant de la jouissance sexuelle du désir [3].

Pessoa savait depuis l’enfance que le Phallus s’était envolé un jour comme son père mort. Adolescent, il se demande s’il n’est pas asexué, efféminé, homosexuel. Toutefois, quand il rencontre Ophélia, il voit désespérément en elle la femme qui peut faire de lui un homme.

Malgré cet espoir, pendant la première période de leurs prudes et courtes « fiançailles », Pessoa est surtout soucieux de trouver une maison où il puisse vivre avec sa mère venue d’Afrique. Cette maison, une fois trouvée, il rompt avec Ophélia.

C’est dans la correspondance [4] entre les deux amoureux qu’on peut lire au mieux les stratégies que Fernando Pessoa a utilisées pour tisser un nœud avec Ophelia-Omphalus pouvant le protéger de la mère « africaine » : ce sont les lettres de cet amour « ridicule » – terme de Pessoa – qui permettent la lecture de la phrase du fantasme qui surdétermine le symptôme de(s) Pessoa.

Une phrase fantasmatique du type « un enfant est battu [5] » donne lieu à une scène imaginaire, construite autour d´un réel angoissant, un gouffre insupportable que le sujet cherche à remplir avec un objet irréel, souvent nommé « bébé ». Dans cette mise en scène, le rôle du bébé comme objet-cause et phallus est alternativement joué par la petite « poupée » Ophélia, l’« ignoble » Fernando, et un perturbateur de la relation d’objet du sujet, comme c’est le cas des personnages littéraires A. A. Cross, Íbis, ou du « casse-tendresse » Álvaro de Campos.

Qui bat le bébé et l’oblige à jouir d’un mode si douloureux, masochiste ? Ce n’est aucun substitut du père réel, disparu depuis longtemps, ni d’un père rêvé, car tout l’imaginaire s’est montré autant dysfonctionnel que l’ordre symbolique.

Au-delà de la mise en scène fantasmatique, ces frappes semblent provenir avant tout de la résonance de la langue sur le corps vivant, et de son incidence, comme lettre, sur le parlêtre.

Après l’épisode Ophélia, Pessoa croit encore une fois devenir fou. Dans cette nouvelle dérive de la folie, l’idéal de l’amour se heurte toujours contre un mur, tandis que la recherche de la jouissance phallique par l’écrit se dilue dans l’écriture hiéronymique et inquiétante que Pessoa immortalisera.

Références

[1] Cf. Martinho J., Pessoa e a Psicanálise, Almedina, Coimbra, 2000. Não há sossego : https://repository.library.brown.edu/studio/item/bdr:1153878/PDF/?fbclid=IwAR0QZR4FNVw-ISFuWEz_Vzox-Tg0qJBFuim1QEFgfNgfNvRt3Qz8css2z2c

[2] Lourenço E., Pessoa revisitado, Lisbonne Fundação Calouste Gulbenkian, 2020, p. 289.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ Freudien, 2013, p. 256-401.

[4] Cf. Pessoa F., Cartas de amor de Fernando Pessoa, Lisbonne, Ática, 1978 et Pessoa F., Correspondência, Lisbonne, Assírio e Alvim, 1999.

[5] Cf. Freud S., « Un enfant est battu » (1919), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 219-243.