L’amour, c’est l’angoisse !

Véronique Voruz

Pourquoi l’amour fait-il plus facilement dérailler les femmes ? L’angoisse, Séminaire qui réinvente la psychanalyse à partir du concept de l’objet a, apporte un éclairage alors inédit sur cette question [1]. Lacan y met en série d’étonnantes positions féminines à l’égard du partenaire dit amoureux : « le fantasme de Don Juan », « le membre perdu d’Osiris, […] objet de la quête et de la garde de la femme », « ce type de rude baiseuse dont Sainte Thérèse d’Avila nous donne le plus noble exemple », « l’amoureuse de prêtres » et enfin, « un cran encore, et c’est l’érotomane [2] ». Ces différentes modalités du rapport fantasmé au partenaire sont situées par Lacan sous le syntagme du « difficile problème du rapport au a pour la femme ». Finies, donc, les théories attribuant les complications dans la vie amoureuse des femmes au manque.

Lacan donne un indice pour lire cette série. Il évoque, dans un film projeté peu avant à la Société psychanalytique de Paris, le comportement de la petite fille devant le miroir : sa main « passant rapidement sur le gamma de la jonction du ventre et des deux cuisses, comme en un moment de vertige devant ce qu’elle voit [3] » – elle voit en effet que ce qu’elle a ne peut pas se voir. Pas de manque, donc, hormis dans le champ scopique. L’objet a peut ainsi être repéré comme perturbation du registre imaginaire en tant que l’expérience psychique qui en est faite n’est pas spécularisable. Il s’ensuit que les femmes ont un rapport plus réel avec ce quelque chose qui, pour être non spécularisable, n’en existe pas moins, alors que côté homme, la vue du « petit robinet problématique [4] » brouille le statut de ce reste de jouissance non mortifié par l’action du symbolique qu’est l’objet a.

Apparaît donc, dans ce Séminaire, ce qui deviendra la jouissance en tant que non négativable. Lacan y rend un compte logique des tentatives féminines pour traiter ce reste qui n’est ni régulé par le champ scopique, ni scandé par la détumescence de l’organe pénien. Ce traitement va toujours plus vers l’imaginaire : la figure de Don Juan assure à la femme qu’il a un organe qu’on ne peut pas lui prendre (comme elle), le membre perdu d’Osiris figure l’objet a (détachable du corps) derrière le phallus, les mystiques font Un imaginairement avec Dieu, l’amoureuse de prêtres chère à Clérambault aime ce dont elle ne peut jouir, et au point le plus poussé de la « faillite de l’amour [5] », l’érotomane est certaine d’être elle-même l’objet de l’amour de l’autre. De ces stratégies féminines du rapport au a, Lacan déduira dans le Séminaire XX la condition d’amour côté femme, soit qu’on l’aime – ou la structure érotomane du fantasme féminin : « que je sois son objet [6] ».

En ce sens, la substitution du terme de rencontre à celui d’amour dans notre champ vient souligner la possibilité, fort contingente, d’une modalité de rapport au partenaire amoureux dégagé de l’aspiration par les fantasmes, aspiration qui lui donne son caractère monstrueux. Ce chemin est frayé par Lacan dans le Séminaire XVIII – le pari y étant fait que l’écriture des impasses du rapport entre les jouissances [7] puisse permettre une lecture dépathétisante des égarements de l’amour.


Références

[1] Ce texte est inspiré par la lecture de Neus Carbonell dans le cadre d’un séminaire de travail sur le Séminaire X.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 234.

[3] Ibid. p. 235.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines, Yale University, Kanzer Seminar », in Scilicet 6/7 « la psychose est une sorte de faillite en ce qui concerne l’accomplissement de ce qui est appelé “amour” », Paris, Seuil, 1976, p. 16.

[6] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 88.

[7] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 127.