Jouissez de votre jouissance!

Joanne Conway

 

Les sites de rencontres font partie du milieu culturel – une capitalisation numérisée du « marché de l’amour ». Ils se nourrissent des rêves et des désirs des romantiques, des solitaires, de ceux qui espèrent et même de ceux qui mentent et trichent. Faire bonne impression, dire ce qu’il faut, qu’aucun clignotant ne soit au rouge ! Il est épuisant de s’investir dans les échanges, de montrer la « meilleure version de soi-même ». Et s’il existait un endroit où tout est réel, où il n’est pas question d’amour mais plutôt de plaisir pour le plaisir ? Une relation sans attaches pour les personnes mariées ou en couple. S’adonner à ses fantasmes sans quitter sa relation, trouver un autre avec qui les mettre en scène. Une véritable transparence. Sans détour, sans tromperie. Une solution élégante au problème de concilier l’amour et la satisfaction sexuelle avec un même partenaire, comme le souligne Freud [1]. Trop beau pour être vrai ?

Les fondateurs de la plateforme canadienne Ashley Madison [2] ont constaté que plus de 60 % des utilisateurs des sites de rencontres « étaient infidèles ». Ainsi, dans un esprit entrepreneurial visant à donner au client ce qu’il veut, ils ont créé un site destiné à cette catégorie d’individus, avec pour slogan : « Quand la monogamie devient monotonie ». Créé en 2002, le site comptait déjà 36 millions d’utilisateurs en 2015 et a été lancé dans 53 pays à travers le monde. Les slogans étaient adaptés aux contextes culturels, en Inde, par exemple : « Vos parents ont arrangé votre mariage. Laissez-nous arranger votre aventure ».

Les membres devaient fournir des données personnelles et financières détaillées ainsi que des fantasmes sexuels intimes, afin de trouver des correspondances. Des photos intimes étaient également échangées. Le tout était garanti par des images rassurantes d’une protection des données aux standards les plus élevés. Les partenaires et les conjoints suspicieux étaient pris en charge par un personnel spécialement formé pour dissiper toute crainte liée à des transactions suspectes sur les relevés bancaires. Ainsi fut créée la plateforme parfaite, la transparence et la tromperie en un seul coup !

Puis vint la cyberattaque [3]. Toutes les données des clients furent extraites et un ultimatum fut lancé par les hackers : fermer le site dans les 30 jours ou les informations seraient rendues publiques. La promesse de sécurité des données n’était qu’un mensonge. Les tentatives frénétiques pour retrouver les pirates sont restées vaines. Des noms furent rendus publics et diffusés partout. Les émissions de radio, d’information et de télévision se sont délectées de la honte infligée aux célébrités, fonctionnaires et hommes politiques. Même les communautés locales ont participé. Je me réjouis d’autant plus s’il s’agit de mon voisin ! Il ne doit pas jouir de ce qui m’est interdit. Les conséquences ? Des relations et des mariages détruits, des emplois perdus et, pire encore, des suicides.

Les hackers, qui se faisaient appeler The Impact Team, n’avaient aucune objection morale contre les utilisateurs du site, mais contre la logique capitaliste de ce dernier. Pourtant, dans leur croisade, ils ne se souciaient guère des vies détruites dans leur sillage. Que penser de tout cela ? Les infidèles autoproclamés, ceux qui sont devenus membres, l’avaient fait en toute confiance, croyant en un Autre qui garantissait que leur jouissance était bien gardée, protégée. Ils en ont payé le prix. Les utilisateurs sont devenus les victimes d’un fantasme, d’une promesse illusoire. D’une croyance en un Autre de la jouissance dont ils sont devenus l’objet. Une marchandise capitalisée.

La réalité de la liberté sexuelle devient le cauchemar d’une rencontre avec sa propre jouissance, qui fait retour sous la forme du signe dollar. Payer ! Payer pour ce qui n’existe pas. Les « trompeurs » ont été trompés, dupés par l’idée qu’ils n’avaient rien à perdre et qu’ils pouvaient jouir sans frais.

Ashley Madison demeure pourtant un site florissant, comptant 60 millions de membres dans le monde en 2019 – le capitalisme sait décidément très bien comment mettre notre jouissance à son service !


Références

[1] Freud S., « Du rabaissement le plus commun de la vie amoureuse », Psychologie de la vie amoureuse, Paris, Payot & Rivages, 2010, p. 55-65.

[2] Cf. Documentaire Netflix Ashley Madison : Sex, Lies and Scandal, 2024.

[3] Cette cyberattaque fut la plus importante à l’époque, en 2015. Elle eut lieu juste avant que l’entreprise ne soit introduite en bourse.