Passion simple
Amal Wahbi
« Entre l’homme et la femme, il y a l’amour.
Ça communique à plein tube. Là, vous voyez, ça circule.
C’est mis en commun, le flux, l’influx,
et tout ce qu’on y rajoute. »
JACQUES LACAN, Je parle aux murs
Annie Ernaux écrit Passion simple en 1991, après une rupture, et le livre est publié la même année. Sans honte ni culpabilité, elle y décortique avec justesse et précision les sensations et les pensées de ce qui l’a habitée pendant le vécu d’une passion amoureuse. Elle voulait surtout « dire ce que c’est qu’être une femme amoureuse [1] » à travers ce récit d’une souffrance qui l’a occupée de manière incessante, et à laquelle elle ne pouvait « renoncer parce que c’est mieux que le vide, c’est mieux que l’absence, c’est vivre encore [2] ».
Cette passion amoureuse est vécue par la narratrice dans la douleur et la souffrance mais aussi comme une recherche de plaisir et de bonheur ressentis comme une nécessité vitale. Le livre est la tentative d’écrire et de représenter une jouissance indicible, elle écrit : « Tout m’est difficile, douloureux, je suis hors, […] je suis dans le creux où fusionnent mort, écriture, sexe, voyant leur relation mais ne pouvant la surmonter. La dévider en un livre. [3] »
Dans le Séminaire …ou pire, Lacan dit en parlant de la jouissance féminine : « Son mode de présence [à la femme] est entre centre et absence. [...] dans l’absence qui n’est pas moins jouissance, d’être jouissabsence. [4] » Dire ce que c’est qu’une femme amoureuse, selon Ernaux, c’est tenter de cerner par l’écriture et la lettre cette pure absence éprouvée dans une passion amoureuse douloureuse, vécue avec cet amant grâce à qui écrit-elle : « je me suis approchée de la limite qui me sépare de l’autre, au point d’imaginer parfois la franchir. J’ai mesuré le temps autrement, de tout mon corps. J’ai découvert de quoi on peut être capable, autant dire de tout [5] ».
Se perdre, le journal intime qu’a tenu A. Ernaux pendant qu’elle vivait cette passion, est publié dix ans plus tard, en 2001. Dans la préface, elle justifie ce geste de publication par la découverte de cette vérité : « Je me suis aperçue qu’il y avait dans ces pages une “vérité” autre que celle contenue dans Passion simple. Quelque chose de cru et de noir, sans salut, quelque chose de l’oblation. J’ai pensé que cela aussi devait être porté au jour. [6] »
Se perdre et Passion simple sont deux témoignages qui illustrent clairement ce que Patricia Bosquin-Caroz note dans son argument, en citant Jacques-Alain Miller, que dans la perspective du non-rapport sexuel, les êtres sexués font couple au niveau de la jouissance. Ce sont deux écrits qui nous enseignent comment l’expérience d’un amour douloureux chez un parlêtre du côté femme le confronte à un ravage sans limite.
Références
[1] L’interview avec A. Ernaux par la Radio Télévision Suisse, disponible sur le site du YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=TaA1fPz58kM
[2] Ibid.
[3] Ernaux A., « Se perdre », Écrire la vie, Paris, Gallimard, 2011, p. 796.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 121.
[5] Ernaux A., « Passion simple », Écrire la vie, op. cit., p. 698.
[6] Ernaux A., Se perdre, Paris, Gallimard, 2001, p. 15.