Amour vénéneux
Elfi Killachidou Lefeuvre
À la suite de la projection du film Phantom thread [1] ma réflexion s’est nourrie de ces quelques lignes de Jacques-Alain Miller : « Ces deux modalités du couple introduisent […] une double définition du partenaire […]. Il y a le partenaire à qui s’adresse la demande d’amour […]. Celui-là […] est le partenaire dépourvu, le partenaire qui n’a pas. La demande d’amour s’adresse, dans le partenaire, à ce qui lui manque. Ce statut du partenaire est distinct de celui qui est requis du partenaire qui cause le désir, le partenaire qui doit détenir cette cause. S’oppose ainsi ce double statut du partenaire dépourvu et du partenaire pourvu [2] ».
L’amour ne serait-il pas une sorte de suppléance au non-rapport sexuel, question qui semble même au cœur de ce film ?
Reynolds et Alma, qui se sont rencontrés sous les auspices d’un coup de foudre, forment un couple en tension. Une tension entre amour et désir. Leur couple est-il un couple de désir ou un couple d’amour ?
Reynolds, célèbre couturier, ne manque de rien en dehors de sa mère, dont il voit le fantôme, habillé de la robe de son deuxième mariage, cousue par lui. Reynolds vit dans l’absence présente de sa mère morte dont une boucle de cheveux est cousue dans sa veste à l’endroit du cœur. Alma serait-elle la cause de son désir ? Oui, mais à la condition qu’elle reste dans le silence. Dans le désir de Reynolds, elle devrait se réduire à un fantôme. Malgré sa dévotion : « Je lui donne tous les morceaux de mon corps », dit-elle, mais « Je veux qu’il m’aime à ma façon ».
Elle ira cueillir des champignons vénéneux pour lui préparer avec beaucoup de délicatesse une omelette. Reynolds sera gravement malade pendant une nuit entière. Alma le soigne avec extrême dévouement et bien qu’exténuée, elle rejoindra une petite armée aux doigts d’or, qui travaille jusqu’au matin pour réparer les dégâts provoqués par la chute du maître sur la robe de mariée, qui devait être prête pour le lendemain en vue du mariage d’une princesse. Ainsi sa création restera-t-elle à la hauteur de sa réputation. À l’issue de cette nuit, Reynolds guérit, et demande Alma en mariage, trois fois. Sans montrer aucun affect, elle finira par dire oui.
Quelque temps plus tard, elle tentera un deuxième empoisonnement selon le même procédé, mais cette fois-ci avec le consentement de Reynolds.
Alma adresse sa demande d’amour à un partenaire dont elle doit creuser le manque, un partenaire pas seulement dépourvu, mais sur le point de tout perdre. Par l’acte d’Alma, l’homme pourvu se trouve dépourvu. « D’où le grand intérêt qui s’attache régulièrement, dans le rapport de couple, à ce qui se passe après, une fois qu’il est dépourvu. La question est de savoir s’il reste ou s’il s’en va. S’il reste, c’est la preuve d’amour. [3] »
Alors que la relation sexuelle s’établit au niveau du désir, sous le signifiant du phallus, le rapport sexuel s’établirait au niveau de la jouissance. Paradoxalement, la mise en scène de l’empoisonnement de son partenaire semble faire « fonctionner » leur union désunie dans la souffrance, mais pas sans jouissance, oscillant entre amour et sacrifice.
Références
[1] Le collectif Ciné Lacan de la Société Nœud borroméen de la NLS à Athènes a inauguré ses activités le 2 février 2025, avec la projection du film Phantom thread.
[2] Miller, J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto no 77, 2002, p. 25.
[3] Ibid., p. 25.