Que la rencontre se passe !

Dominique Rudaz

 

Dans sa première contribution à la psychologie de la vie amoureuse [1], Freud présente quatre « conditions déterminant l’amour [2] » chez un type particulier d’hommes : deux concernant l’objet d’amour – le « tiers lésé [3] », l’« amour de la putain [4] » – et deux se rapportant au comportement du sujet – traiter des femmes « comme des objets d’amour de la plus haute valeur [5] », « sauver la femme aimée [6] ». Certaines de ces conditions peuvent être « si inexorables que la même femme peut d’abord passer inaperçue [7] » pour autant que ces conditions ne sont pas remplies. Ici, le vrai objet en jeu, plus que le partenaire aimé, est l’objet du fantasme : ce que le sujet rencontre dans l’amour est l’objet de son propre fantasme. Freud accentue le « caractère compulsif [8] » de ces relations amoureuses, où les objets d’amour peuvent « se substituer si souvent les uns aux autres qu’ils arrivent à former une longue série [9] ». Ceci est dû au fait que l’objet originaire est toujours et déjà perdu – pour Freud il s’agit de la mère – et tous les objets rencontrés « qui forment une série infinie [10] » sont des « substituts [11] » de l’objet perdu. Dans cette première contribution, Freud décrit donc les coordonnées fantasmatiques de la rencontre amoureuse, avec leur aspect répétitif et nécessaire.

Dans sa deuxième contribution [12], après nous avoir présenté le clivage entre « le courant tendre et […] le courant sensuel [13] » – « là, où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer [14] » – Freud aborde la pulsion. Il nous donne sa version de il n’y a pas de rapport sexuel : « Aussi étrange que cela paraisse, je crois que l’on devrait envisager la possibilité que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction [15] ». Si dans sa première contribution Freud présente le fantasme dans sa dimension répétitive, nécessaire, ici il pointe l’impossibilité de la pleine satisfaction pulsionnelle, l’impossibilité du rapport sexuel.

Avec Lacan, on peut alors se demander ce que devient dans la vie pulsionnelle d’un sujet la rencontre amoureuse une fois le fantasme traversé : « Que devient alors celui qui a passé par l’expérience de ce rapport opaque à l’origine, à la pulsion ? Comment un sujet qui a traversé le fantasme radical peut-il vivre la pulsion ? [16] ». Entre la traversée du fantasme avec sa dimension nécessaire et l’impossibilité du rapport, c’est peut-être à la contingence de la rencontre qu’un sujet est amené à la fin du parcours : il consent à ce que la rencontre se passe !


Références

[1] Cf. Freud S., « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme » (1910), La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002, p. 47-55.

[2] Ibid., p. 47.

[3] Ibid., p. 48.

[4] Ibid., p. 49.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 50.

[7] Ibid., p. 48.

[8] Ibid., p. 50.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 51.

[11] Ibid.

[12] Cf. Freud S., « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse » (1912), La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002, p. 55-65.

[13] Ibid., p. 57.

[14] Ibid., p. 59.

[15] Ibid., p. 64.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 245-246.