Texte d'orientation
AMOUR MONSTRES
RIEN DE PLUS INHUMAIN QUE L’AMOUR
Thomas van Rumst
Au commencement de l’amour est la rencontre, une contingence. Ce qui suit cet instant n’est pas forcément du même ordre. La parole s’en mêle et avec elle l’inconscient qui peut prendre forme de destin, de fantasme ou de délire. Dans l’après-coup, on dira que c’était écrit, dans le ciel des idées, depuis toujours ! Une nécessité s’en déduit alors. Or, cela ne suffit pas à rassurer chaque Un concerné.
Que ce soit écrit depuis toujours ne garantit pas que cela durera pour l’éternité. C’est pourquoi il faut le demander, encore et encore. L’amour demande de l’amour, et ce, sous forme de signe. « L’amour, certes, fait signe, et il est toujours réciproque. [...] C’est même pour ça qu’on a inventé l’inconscient – pour s’apercevoir que le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre, et que l’amour, si c’est là une passion qui peut être l’ignorance du désir, ne lui laisse pas moins toute sa portée. Quand on y regarde de plus près, on en voit les ravages [1]. »
Ce qui y est ignoré, passionnément, c’est la dépendance, l’assujettissement [2] du désir de l’homme au désir de l’Autre. « Aimer, c’est essentiellement, vouloir être aimé [3]. » C’est cette réciprocité qui fait la spécificité de l’amour comme passion de l’être [4]. Ce n’est que par le narcissisme que l’amour trouve sa satisfaction. Son véritable objet, c’est le moi propre.
Pourtant, en matière de satisfaction, Lacan avance une « distinction radicale » entre « s’aimer à travers l’autre [...] et la circularité de la pulsion [5] ». Freud lui-même a dû se résoudre à ce que ni l’amour, ni la haine ne soient des avatars de la pulsion [6], ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas articulés.
Si l’amour est une demande, la pulsion ne l’est pas moins. C’est une demande silencieuse qui exige et dont le seul but est sa satisfaction. L’objet au moyen duquel elle se satisfait n’est qu’épisodique.
Ni l’amour ni la pulsion n’ont donc vraiment un objet comme objet. Ce n’est que par le truchement du fantasme qu’un objet est à même d’occuper cette place entre la fiction d’une histoire d’amour et le réel d’une satisfaction pulsionnelle. Leurs objets, si on peut les appeler ainsi, n’ont rien à voir l’un avec l’autre. D’où la question : Là où tu jouis, est-ce que tu m’aimes ?
« La pulsion est ce qui reste quand l’Autre de l’amour disparaît [7]. » Les contributions de Freud à la psychologie de la vie amoureuse se fondent sur la disjonction entre pulsion et amour. Cette disjonction maintenue dans le transfert, par le désir de l’analyste est même « le ressort fondamental de l’opération analytique [8] ». Dans leur confusion, comme dans l’hypnose, « peu de sujets peuvent ne pas succomber, dans une monstrueuse capture », à « l’offrande à des dieux obscurs d’un objet de sacrifice ». Afin d’obtenir un « témoignage de la présence du désir [9] », du manque de cet Autre obscur, ce qui y est donné en martyr n’est pas de l’ordre du manque mais de la perte.
Le « monstrueux » dont il s’agit est le retour dans le réel de ce qui est verworfen, rejeté dans l’amour, et qui est la vérité « qui donne le sens de l’Éros [10] ». Le sens de l’Éros, lisez les derniers chapitres du Malaise dans la civilisation de Freud, c’est Thanatos. C’est la pulsion de mort qui, par le truchement du surmoi, son porte-parole, fera le « sale boulot » en vue de réaliser le programme de l’Éros au service de la civilisation : celui de faire Un. L’amour n’est donc pas seulement affaire de l’Éros. Quand « l’amour se manifeste dans le réel par les effets les plus incommodes et les plus déprimants [11] », nous pouvons y lire les effets de malaise et de culpabilité résultant de l’incidence du surmoi. Ce qui commence par l’amour, s’achève dans la culpabilité.
Pour que tienne un couple, une famille ou une nation, il faut un Triebverzicht, un renoncement à la pulsion. Cela se fait au nom de l’amour et surtout à partir de l’angoisse de perdre l’amour de l’Autre réel, d’abord parental, sans lequel on tombe dans la détresse, Hilflosigkeit, avec son corollaire d’angoisse. Nous avons besoin de cet Autre pour satisfaire nos besoins, pour survivre. Les notions de bien et de mal seront introjectées selon ce que l’enfant apprend comme conséquences de ses actes. Certaines satisfactions entraînent la perte de l’amour des parents : C’est mal ! C’est ce qui constitue l’Autre comme Idéal, I(A). Ce lieu d’où il me plaît d’être vu, d’où je me vois aimé, devient par conséquent une instance de censure.
C’est en suivant ce calcul de devoir en passer par l’Autre que Lacan dira : « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir [12] ». Condescendre, c’est dire que l’amour ne tire pas nécessairement vers le haut, que l’amour n’est pas nécessairement au service du Bien, fut-il souverain, et qu’il relève donc du domaine de l’éthique.
Le renoncement à la satisfaction pulsionnelle au service du désir par l’entremise de l’amour donne naissance au surmoi [13]. Pour l’Idéal du moi, du fait d’être la prolongation introjectée de l’Autre réel, il ne s’agit pas tant des actes que des pensées. Il suffit de l’intention, de seulement penser à se satisfaire, pour qu’un sentiment de culpabilité se produise.
Quand cette instance de l’Idéal, qui scrute et critique les désirs inconscients, se fait doter d’un pouvoir punitif qui est pulsionnel, alors naît le surmoi. Là où on pouvait encore être quitte avec l’autorité parentale en renonçant à faire le mal, le surmoi connaît tout désir de transgresser et le retourne contre le sujet. C’est de ce renoncement [14] que le surmoi tire la quantité libidinale pour agresser le sujet. Le surmoi se nourrit de ces intentions et sa férocité s’accroît avec la satisfaction pulsionnelle renoncée. L’exigence pulsionnelle devient ainsi l’exigence morale du surmoi.
Que les pulsions inhibées soient libidinales ou destructrices, elles ont le même destin : le surmoi les transforme en punition du sujet, en douleur morale [15]. Éros et Thanatos, les deux pulsions fondamentales freudiennes, se trouvent ainsi réunies par l’entremise du surmoi.
Enfin, elles font Un, dans la douleur !
Références
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 11.
[2] Freud parlait de Unterwerfung, ce qui a été traduit par « accroissement », pour décrire l’état de fascination de l’amoureux devant son objet élevé au rang de l’Idéal. Freud S., « Psychologie collective et analyse du moi », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1951, p. 127.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 228.
[4] La haine n’a pas besoin de cette réciprocité, et c’est justement ce qui en fait la solidité.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts…, op. cit., p. 177.
[6] Freud S., « Pulsions et leurs destins », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1952, p. 61.
[7] Miller J.-A., « Más allá de las condiciones de amor », Introducción a la Clínica Lacaniana. Conferencias en España, Barcelona, ELP-RBA, 2006, p. 182.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 245.
[9] Ibid., p. 247.
[10] « Cette vérité, si c’est d’elle que sort le monstre dont nous connaissons assez bien les effets dans la vie de chaque jour, c’est pour autant qu’elle est, dans l’amour, rejetée. » Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 144.
[11] Ibid.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 209.
[13] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1981, p. 85.
[14] Versagung, ne signifie pas simplement « frustration », selon une mauvaise traduction. Lacan y a consacré une leçon de son Séminaire sur le transfert.
[15] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les divins détails », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 7 juin 1989, inédit.