Texte d'orientation

DEUILS ET RUPTURES

Lieve Billiet

 

Deuil et mélancolie

En 1915, Freud écrit : « Le deuil est régulièrement la réaction à la perte d’une personne aimée. […] L’épreuve de réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus et édicte l’exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet. [1] » Si ce processus est douloureux, il s’accomplit néanmoins spontanément, encore qu’il y ait des facteurs qui puissent le compliquer, telle l’ambivalence qui marque la relation d’amour dans la névrose obsessionnelle et la mélancolie.

Lacan reviendra à plusieurs reprises sur cette analyse freudienne. Au « respect de la réalité », il opposera le « trou dans le réel », à « l’ambivalence et le vœu de mort » la « satisfaction due au mort et la douleur d’exister ».

Respect de la réalité, trou dans le réel

« Le sujet s’abîme dans le vertige de la douleur, […] le deuil, qui est une perte véritable, […] provoque pour lui un trou dans le réel. [2] » Ce trou dans le réel offre « la place où se projette […] le signifiant manquant [3] ». Ainsi « le deuil vient coïncider avec une béance essentielle, la béance symbolique majeure [4] ». Si face à ce trou, l’endeuillé convoque souvenirs, signifiants et images, c’est qu’il fait preuve d’un manque dans le langage à répondre du trou. Ce signifiant manquant, « vous ne pouvez le payer que de votre chair et de votre sang [5] », ajoutera Lacan.

Ambivalence, satisfaction due au mort

Les rites introduisent une médiation par rapport à ce que le deuil ouvre de béance. Ils se présentent « comme une satisfaction donnée à ce qui se produit de désordre en raison de l’insuffisance de tous les éléments signifiants à faire face au trou créé dans l’existence [6] ». Cette satisfaction, Lacan l’appelle une « satisfaction due au mort [7] », sans laquelle des phénomènes d’apparitions singulières, de fantômes, d’images, se produiront. Qu’est-ce dire d’autre qu’en l’absence de rites, le mort reste trop vivant, c’est-à-dire trop jouissant ?

En effet, la haine, c’est-à-dire la jouissance, évoquée par Freud, ne se situe pas uniquement du côté de l’endeuillé, mais aussi du côté du mort. On le voit dans le cas d’un homme névrosé souffrant d’impuissance sexuelle avec sa nouvelle partenaire. À travers ses mots agressifs prononcés peu avant sa mort – « Si tu vas avec une autre après, je serai là et te tirerai par les pieds » – sa femme est restée bien trop vivante, trop jouissante [8] . On le voit aussi chez une femme psychotique, persécutée par le regard de son fils décédé mais resté trop « vivant », tout comme son père décédé qui, dans ses cauchemars infantiles, sortait la main de sa tombe pour attirer sa fille avec lui sous la terre [9] .

Vœu de mort, douleur d’exister

Lacan reviendra sur l’ambivalence et le vœu de mort en relisant le rêve commenté par Freud de l’homme en deuil de son père, le père « qui ne savait pas qu’il était mort ». Il ira au-delà de l’interprétation œdipienne du rêve pour y dénoncer la douleur d’exister, contre laquelle la rivalité infantile avec le père ne serait que défense. « L’existence […] n’est pas autre chose que le fait que le sujet à partir du moment où il se pose dans le signifiant, ne peut plus se détruire, qu’il entre dans cet enchaînement intolérable qui se déroule immédiatement pour lui dans l’imaginaire, et qui fait qu’il ne peut plus se concevoir que comme rejaillissant toujours dans l’existence. [10] » Par le désir le sujet se défend, se distrait du réel de la douleur d’exister en ce qu’elle a d’intolérable. Quand le deuil se complique, le problème n’est pas celui de tel désir agressif vis-à-vis du mort, le problème est celui de la perte du désir en tant que tel.

Amour et rencontre manquée

Avec la reprise d’un autre rêve commenté par Freud, le rêve d’un père en deuil de la perte de son enfant – « Père ne vois-tu pas que je brûle ? » – Lacan soulignera la dimension de ratage, de rencontre manquée qu’est tout amour. C’est que le lien à l’autre se fait par le fantasme qui laisse l’autre « irrémédiablement manqué [11] ». Ainsi le deuil confronte le sujet une seconde fois à la perte d’un objet déjà « éternellement perdu [12] ».

Objet d’amour, objet a

L’objet en jeu dans le deuil n’est pas l’objet aimé, l’objet désiré. Lacan dira : « Nous sommes en deuil de personnes […] vis-à-vis de qui nous ne savions pas que nous remplissions la fonction d’être à la place de leur manque. Ce que nous donnons dans l’amour, c’est essentiellement ce que nous n’avons pas [13] ». Ainsi, l’objet du deuil n’est pas le disparu, mais l’objet que je suis moi-même en tant qu’endeuillé. L’objet désiré n’est que voile, habillage de l’objet cause du désir que je suis pour l’autre. C’est pourquoi l’expérience du deuil peut révéler un sentiment de laisser-tomber, qui « est essentiel à toute subite mise en rapport du sujet avec ce qu’il est comme a [14] ». Dans le travail du deuil il s’agira alors de « maintenir et soutenir tous ces liens de détails […] aux fins de restaurer le lien avec le véritable objet de la relation, l’objet masqué, l’objet a [15] ».

Le deuil impossible

Si le deuil demande de consommer une seconde fois la perte de l’objet, comment faire le deuil d’un objet qui n’a jamais été perdu ? Telle est la tâche impossible de Célia, massivement identifiée à sa mère décédée quand elle était petite. « Je n’ai pas besoin de faire son deuil et je n’y arrive pas car je suis son deuil. […] Le meilleur moyen de ne pas perdre ma mère : je l’ai faite mienne, je l’ai toujours avec moi, elle est intégrée à moi, elle fait partie de moi. [16]»

 

Références

[1] Freud S., « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1940, p. 149-150.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 397.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 402.

[5] Ibid., p. 398.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 399.

[8] Adam R., « Le deuil impossible », Comment s’orienter dans la clinique? Champ freudien, 2018, p. 178.

[9] Cf. Adam R., « Qu’appelle-t-on faire son deuil? », Actes du Pont freudien ,Le deuil, entre travail, traversée et coupure, n° 40, janvier 2015, p. 34-35.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, op. cit., p. 114.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 50.

[12] Ibid.

[13] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 166.

[14] Ibid., p. 130.

[15] Ibid., p. 387.

[16] Castanet H., Ne devient pas fou qui veut, clinique psychanalytique des psychoses, Fontenay-le-Comte, Lussaud, 2013, p. 66.

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