Un amour condamné
Tatyana Spassova
Le roman Les âmes condamnées, du grand écrivain bulgare Dimitar Dimov, décrit l'amour impossible entre une aristocrate anglaise et un moine jésuite, sur fond de guerre civile espagnole et d’épidémie croissante de typhus. Professeur de médecine vétérinaire, Dimov commence à écrire ce roman en 1943, pendant sa spécialisation à l'Institut Ramon y Cajal à Madrid. La mort n'est pas seulement la toile de fond sur laquelle se déroule l’histoire d’amour, elle est aussi le catalyseur de la relation entre les protagonistes.
L’amour de Fanny Horne, aristocrate anglaise divorcée, pour le moine Ricardo Heredia éclate soudainement. La beauté physique du moine a un effet stupéfiant sur Fanny : « La première chose qui frappe dans ce visage, c’est sa beauté. Il était d’une beauté dérangeante, pécheresse, presque cauchemardesque, pour que ce soit le visage d’un moine ou d’un prêtre [1]». Comme le note Marie-Hélène Brousse, le coup de foudre est dominé par l'imaginaire [2] ; pendant les nuits chaudes, elle rêve du moine, « une douce fantaisie à laquelle la pensée constante de lui l'incitait [3] ».
Heredia est soumis à un surmoi exigeant, aux idéaux et aux normes morales. Son symptôme est d'être parfait comme un dieu. Son idéal du moi a un caractère narcissique. Il se voit plus beau, plus élevé spirituellement que les autres ; il n'a besoin ni de l'amour de Fanny, à laquelle il n'est pas indifférent, ni de l'amitié des autres Jésuites. Ce ne sont que des étapes sur son chemin, vers la plus haute position dans l'ordre, qui est pour lui la preuve de la perfection atteinte. Heredia n’hésite pas à réclamer la mort du Jésuite qui l’a protégé de son corps lors d’une attaque de l’hôpital, car ce moine apparaît comme un obstacle à son désir de diriger l’ordre.
Fanny situe son idéal du moi dans l’Autre, elle perçoit Heredia comme « une personne éthique supérieure aux autres [4] » et elle est prête à tous les sacrifices pour lui. Elle fait de son amour pour le moine le principal signifiant de son univers. Elle travaille à l'hôpital pour les patients atteints de typhoïde, hôpital qu’elle a financé pour être proche de lui ; elle se tient contre le canon des armes pour le protéger de la mort. Cet amour transformé en signifiant aide Fanny à combler le trou du réel de la mort collective qui l’entoure – les patients mourants, les assassinés. Quand Fanny se rend compte que Heredia sacrifie sans scrupules la vie des autres pour sa carrière dans l’ordre et que sa pitié n’est qu’une pose, tous ses appuis symboliques s’effondrent. Le voile de son amour illusoire et platonique se déchire. Non limité par l'appareil symbolique et mis à nu par l’imaginaire, le réel domine le sujet et conditionne le passage à l’acte radical. Celui qui est la cause de la dévastation de son monde symbolique doit mourir dans la réalité.
Fanny abat le moine Heredia dans un moment de prière où il avoue à Dieu son amour pour elle. En épilogue, Fanny devient dépendante de la morphine, le corps parlant aux prises avec la jouissance de Thanatos.
Références
[1] Dimov D., Les âmes condamnées, Sofia, Maison d’édition « Écrivain bulgare », 1986, p. 76. (La traduction en français est de Katya Stoycheva.)
[2] Brousse M.-H., L’amour en trois dimensions, https://sbpl.bg/4436/ljubovta-v-tri-izmerenia/ en français, https://www.hebdo-blog.fr/lamour-en-trois-dimensions/
[3] Dimov D., Les âmes condamnées, op. cit. p. 119.
[4] Ibid., p. 129.