Amour Artificiel

Sophia Kastanidou

 

La mise en œuvre sans cesse croissante des systèmes artificiels qui imitent des aspects du comportement humain suscite un vif intérêt chez les sujets modernes : de la simple utilisation d'un Chatbot dans une entreprise en ligne à l'utilisation plus sophistiquée du ChatGPT en tant qu'outil éducatif ou professionnel polyvalent. L’intelligence artificielle émerge également progressivement dans notre clinique. Les sujets dont la relation à l'Autre se heurte à des obstacles insurmontables, trouvent dans l'IA un partenaire simulé qui s'ajuste à leur gré : des amis artificiels pour un chat quotidien ou des amants virtuels qui suppléent fantasmatiquement, par des moyens artificiels, à l’impossibilité du rapport entre les sexes.

« Là où la parole est absente, là se situe l’Éros du psychosé, c'est là qu'il trouve son suprême amour [1] ». En 2018, au Japon, s’est tenue la première cérémonie publique de « mariage » entre un humain et un hologramme. Akihiko Kondo « épouse » sa bien-aimée, la chanteuse de pop virtuelle Hatsune Miku, un personnage d’une série animée. L'application de relations romantiques ou amoureuses avec des IA avait alors délivré 3 700 « certificats » de mariage avec des partenaires virtuels.

Avec une application mobile comme Replika ou Romantic AI, l’on peut trouver ou créer un ami artificiel ou même un amoureux artificiel. Il s'agit d'un Autre artificiel conçu selon un algorithme qui s’aligne au profil de l'utilisateur, pour donner des réponses prédéfinies à des questions prédéterminées. Un Autre façonné qui tente de reproduire la dialectique humaine en imitant le champ de parole et les signifiants de l'Autre, et qui, bien qu'incomplet, n'est pas inépuisable et infini, mais fini et limité. L'absence de la parole n'empêche pas le langage, et l'hypothèse imaginaire qu'il s'agit d'un véritable interlocuteur, crée l'illusion qu'il s'agit d'une relation interhumaine. Or, il s'agit d'une relation avec un Autre formaté qui surprend par ses possibilités de simulation étendues dans les relations des parlêtres. On peut l'avoir quand on le veut, de la manière que l’on veut, pour les raisons que l'on veut, et pour la durée que l'on veut. Pour certains, une IA devient le partenaire idéal pour tenter de répondre à l'absence du rapport sexuel. 

Parfois, il ne s'agit pas seulement d'une relation virtuelle, mais d'un amour artificiel. Comme nous le dit Lacan, « ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour [2] », cet amour qui se compose d'une jouissance auto-érotique, « la jouissance [qui] se produit toujours dans le corps de l’un, mais par le moyen du corps de l’Autre [3] », comme nous l'enseigne Jacques-Alain Miller. Mais en l’absence du corps vivant de l'Autre, l'amour artificiel échoue, la « relation » apparaît unilatérale et l'utilisateur demeure dans le réel de sa jouissance.


Références

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre iii, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 289.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 27 mai 1998, inédit.