E-ternel

Paulina Tanterl

  

Le deuil, selon Freud, naît sous l’influence de l’épreuve de réalité, dans la mesure où l’on se sépare de l’objet, « qu’il n’existe plus [1] ». Mais que signifie-t-il, alors, lorsqu’on refuse d’accepter cette perte, lorsqu’on immortalise l’objet du deuil, qu’on le rend artificiellement immortel ?

Dans un reportage allemand, une jeune start-up présente un programme d’intelligence artificielle récemment développé. Ce programme est capable de créer une version virtuelle d’une personne décédée à partir de toutes les informations accessibles, offrant ainsi l’illusion de ressusciter cette personne. Cet avatar, projeté à tout moment à l’écran, devrait être aussi conforme que possible à l’original, tant par son esprit que par son apparence [2] . Cette créature d’IA continuera à apprendre constamment, afin de participer à la vie des proches.

Un paradoxe se crée alors : d’une part, la perte de l’objet aimé est niée, mais d’autre part, la disparition totale de l’objet d’amour est volontairement acceptée, puisque le souvenir du défunt est remplacé par un algorithme.

Dans la narration onirique du père, auquel le fils apparaît en rêve en s’écriant : « Père, ne vois-tu donc pas que je brûle ? [3] », Freud interprète cette scène comme l’effort du rêveur pour faire revivre son fils, et par conséquent, comme une « satisfaction de désir [4] ». Un instant, le fils semble revenir à la vie, seulement pour être brûlé par les flammes peu après. Toutefois, il était déjà mort. Lacan s’interroge sur la véritable signification du réveil [5] dans cette narration. Le bruit de la bougie qui tombe dévoile l’accès à une « réalité manquée [6] ». Ce n’est pas le cauchemar qui convoque l’horreur de la mort, mais bien l’état d’un « réveil absolu [7] », qui représente la mort. Jacques-Alain Miller se réfère à Lacan lorsqu’il écrit que l’éternité constitue un rêve de réveil, car « c’est ce qu’on appelle l’éternité, et ce rêve consiste à imaginer qu’on se réveille  [8] ».

Le père rêve donc, continue à rêver, même après avoir été réveillé par le bruit. Rêver dans la vie, continuer de rêver est une nécessité pour pouvoir vivre avec ce qui émane du Réel. Dans le cas de l’avatar de AI, il n’y a que l’illusion d’une vivacité. L’avatar représente un objet d’amour qui ne s’adresse jamais à l’autre avec ses demandes ou son désir. L’avatar est toujours disponible et immédiatement désactivable. Ici, l’horreur est dans le rêve de l’immortalité, où il n’y a pas de limite, pas de manque, aucune perte, et par conséquent aucun amour.

Dans la narration de Freud, le corps du jeune fils est brûlé après sa mort par les flammes. Si l’on interprète le moment de la combustion du fils comme la confirmation de sa mort, c’est finalement pour le père le moment d’accepter la perte de son fils. Ce moment peut être donc perçu comme un acte de renoncement, là où la limitation réintroduit une perte. Et cet acte de renoncement n’est rien d’autre qu’un acte d’amour.


Références

[1] Freud, S., « Inhibition, symptôme et angoisse », traduction inédite de l’allemand par O. Mannoni, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2014, p. 71. [welches nicht mehr besteht]

[2] Documentaire réalisé par la chaîne de télévision allemande MDR Mitteldeutscher Rundfunk, « Mein Mann lebt als KI weiter– Lieben und Sterben mit künstlicher Intelligenz », disponible dans la médiathèque : https://www.ardmediathek.de/film/mein-mann-lebt-als-ki-weiter-lieben-und-sterben-mit-kuenstlicherintelligenz/Y3JpZDovL21kci5kZS9zZW5kZXJlaWhlbi8zMGUxZjlmYi0yN2YzLTRhZGQtYmU4Ny0yMWM4OGU0OTE3N2UvMzI3MDM2MzYtMjZjMC00YzA1LWI2ZTctNzQzNDU1YzI4YTVm

[3] Freud, S., « Sur la psychologie des processus oniriques » L’interprétation du rêve, traduit de l’allemand et présenté par J.-P. Lefebvre, Paris, Seuil, 2010, p. 500. [Vater, siehst du denn nicht, daß ich verbrenne ?]

[4] Ibid. [Wunscherfüllung, Une traduction plus proche de l’allemand serait satisfaction de souhait.]

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2014, p. 68.

[6] Ibid.

[7] Laurent É., « Le Réveil du rêve ou l’esp d’un rev », texte d’orientation au XIIe Congrès de l’AMP « Le rêve. Son interprétation et son usage dans la cure lacanienne », Buenos Aires, 13-17 avril 2020, disponible sur Internet : https://congresoamp2020.com/fr/articulos.php?sec=el-tema&sub=textos-de-orientacion&file=el-tema/textos-de-orientacion/19-09-11_el-despertar-del-sueno-o-el-esp-de-un-sue.html

[8] Miller J.-A., « Le rêve du réveil », La Cause du désir, n° 104, Paris, 2020, p. 14. [En italiques dans l’original]

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