Αmour et fantasme

Eleni Rigoutsou

« Entre l’homme et la femme,

Ιl y a l’amour.

Entre l’homme et l’amour,

Il y a un monde.

Entre l’homme et le monde,

Ιl y a un mur. »

Jacques Lacan, Je parle aux murs

 

Lacan pose la question de l’amour en l’écrivant de façon particulière (a)mur, soulignant ainsi qu’il est toujours lié à l’objet a.

Il nous enseigne que le fantasme constitue une réponse du sujet face à l’absence du rapport sexuel, une réponse au réel auquel il est confronté, une réponse au mur. Il nous donne la structure du fantasme ($ ◊ a) à travers le rêve du philosophe chinois Tchouang Tseu [1].

Tchouang Tseu dort et se voit être un papillon. Au réveil, il se demande si ce n’est pas le papillon qui rêve d’être Tchouang Tseu. Selon Lacan [2], le philosophe a tout à fait raison de se poser cette question, car cela prouve qu’il n’est pas fou puisqu’il ne se considère pas comme identique à Tchouang Tseu.

En d’autres termes, l’identité du sujet est déterminée de l’extérieur ; le sujet lui-même est un vide de consistance. La consistance est donnée par les autres. En fait, le rêve révèle à Tchouang Tseu que le Je n’est qu’un objet vu. Les autres le voient comme le papillon. L’existence de Tchouang Tseu est déterminée par l’objet regard, le papillon vu le désigne comme tache dans le monde.

Ce papillon vu est à la fois l’objet et la cause du désir de Tchouang Tseu, qui est soutenu par le fantasme. Le sujet aime à travers son fantasme, il aime cet objet qu’est le papillon vu.

Quand Lacan nous dit que « l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas », il parle du désir, de l’objet, de l’ (a)mur.

« Tu n’es que ce que je suis [3] » avance Lacan à propos de l’Éros, liant ainsi le Je à l’objet et soulignant la fonction-clef de l’objet dans le statut du Je du Je suis [4].

« Tu n’es pas, donc je ne suis pas [5] » est une vérité, dit Lacan, « qui donne le sens de l’Éros [6] ». Mais, tel que Patricia Bosquin-Caroz le souligne, du fait d’être rejetée dans l’amour, cette vérité « réapparaît dans le réel sous la forme d’un “monstre”. […] Autrement dit, l’amour méconnaît le fantasme narcissique dont il se soutient. C’est alors qu’il peut prendre la couleur de la dépression [7] ». 

En d’autres termes, lorsque le fantasme « Je suis le papillon vu » qui constitue la réponse du sujet face au réel de l’absence du rapport sexuel, est méconnu par l’amour, celui-ci ne fait pas suppléance et prend alors une dimension douloureuse.


Références

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xiv, La logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 162.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Point Essais, 1973, p. 88-89.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre xiv, La logique du fantasme, op. cit., p. 144.

[4] Ibid., p. 157.

[5] Ibid., p. 144.

[6] Ibid., p. 144.

[7] Bosquin-Caroz P., « Les amours douloureuses », présentation du thème du Congrès 2025, publication en ligne (www.nlscongress2025.amp-nls.org/nls-congres/2019/1/4/argument-1-5mr52-ewgke-paer5-rhzes-eepar-4wpfy-amecm-32tr3-pewb9-ppklc).