Dentelle
Mercedes Rouault
La perte d’un être aimé représente une épreuve subjective qui plonge le sujet dans la douleur de l’absence, en même temps qu’il le met au bord d’un gouffre où le chaos du non-sens règne.
Le deuil, c’est le nom du travail de longue haleine qui démarre aussitôt que la déchirure dans le réel s’ouvre, sollicitant tous les outils symboliques et imaginaires dont dispose le sujet afin de tenter de réparer cette béance, de renouer ce qui a été défait. « Il y a mise en jeu totale de tout le système signifiant autour du moindre deuil. [1] »
C’est un travail de tissage qui remet à l’épreuve l’insuffisance des signifiants pour apporter des réponses au réel de la mort. Tous les signifiants qui gravitent dans l’histoire du sujet, viennent s’agiter autour de ce trou, s’avérant, un par un, insuffisants pour répondre à cette contingence traumatique. C’est un moment de solitude propre au constat radical de l’impuissance de l’Autre.
Le chaos produit par ce réel inassimilable, cet impossible, devient cause d’une répétition, d’une tentative d’écriture qui portera l’empreinte singulière du savoir-faire de chacun devant le réel. Toutefois, si le deuil est bien un travail qui viendra s’inscrire sur les traces de la rencontre primordiale avec le langage et la perte qui en découle pour chaque sujet, il exige quelque chose de nouveau.
Dans cette « traversée sauvage et transitoire de S(Ⱥ) [2] », le travail consiste à créer des nouveaux points d’appuis signifiants, incluant les signifiants propres au lien d’amour avec la personne disparue, permettant aussi une continuité de ce lien. Dans un bricolage fait de rituels offerts par l’Autre, et d’inventions singulières, la métaphore de l’amour trouvera une continuité, d’une nouvelle forme, dans une nouvelle place intime.
Un tissage, élaboré pas sans l’Autre, à l’intérieur du circuit du désir de l’Autre.
Cette traversée douloureuse et qu’il faudrait payer de sa propre chair, peut être aussi un moment fécond pour faire un pas de plus vers le plus singulier et intime qui tient fonction d’ancrage pour le sujet. Ce signifiant qui manque à l’Autre et qui le rend impuissant, « vous ne pouvez le payer que de votre chair et de votre sang [3] ».
Telle une fine dentelle, délicate et robuste à la fois, le travail du deuil permettra de voiler le trou sans la prétention de le combler. Tissu fragile qu’il faudra reprendre encore et encore avec les signifiants du désir qui le relient à l’Autre manquant.
Références
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 399.
[2] Adam R., « Défaire le deuil », La Cause du désir, no 96, 2017, p. 54.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, op.cit., p. 398.