Médée et Méduse se côtoient

Claudia Iddan

 

L’histoire biblique de Salomé est le sujet d’une pièce d’Oscar Wilde ainsi que de nombreuses œuvres d’art. Dans cette histoire terrifiante, qu’est-ce qui attire et inspire à la fois ?

La pièce retrace la dialectique d’un rapport étrange qui se tisse au moyen du dialogue de la jeune et séductrice princesse de Judée et Iokanaan, prophète emprisonné par Hérode, tétrarque de Judée, pour ses prophéties sur la ruine du royaume. Attirée par sa voix et les diffamations entendues, Salomé exige de le voir. À partir du moment de leur rencontre malencontreuse, se dessine entre eux un mouvement où elle demande, et il refuse.

Quelles sont les demandes de Salomé ? Elle déclare brusquement qu’elle est tombée amoureuse de lui, de son corps, ses cheveux, sa bouche, et qu’elle désire les toucher. Pourtant chacune de ses « demandes d’amour » se heurte à un refus de plus en plus ferme de la part du prophète. Ces demandes sont en fait des demandes de castration qui l’amènent à la fin à vouloir le décapiter en tant que signe de volonté d’une jouissance mortifère et d’une « victoire » sur le refus de Iokanaan, une manière d’être Un avec son corps.

Iokanaan la rejette radicalement. Fille d’une mère incestueuse, elle représente la source de l’impudicité et de l’abomination : « C’est par la femme que le mal est entré dans le monde », dit-il. Salomé obtient ce qu’elle veut en recourant à un jeu de séduction : elle accepte de danser pour Hérode et exige une récompense non spécifiée. À la fin, Hérode tenant sa promesse s’exclame en s’adressant à Hérodias : « Elle est monstrueuse, ta fille, ce qu’elle a fait est un grand crime ! », tandis que Salomé tient la tête de l’homme décapité entre ses mains et embrasse ses lèvres.

« Ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour. [1] » Dans ce cas, il s’agit d’un amour monstrueux, effrayant, comme celui que la princesse Salomé éprouve pour Iokanaan. Cette exigence de s’approprier le corps de l’autre est-elle aussi une suppléance ou un dévoilement de la pulsion pure ? Dans le texte de la pièce, le mouvement demande-refus produit systématiquement l’inverse chez Salomé, ce qui met en relief une certaine fragmentation du corps de l’homme, comme un va-et-vient entre le soi-disant amour et la répulsion. Ce qui auparavant l’attirait dans chaque élément du corps devient horrible et répugnant, mais renforce en même temps son intolérance au refus et intensifie sa volonté de jouissance, volonté de « vraie femme, dans son entièreté de femme [2] », jusqu’au crime qui fait exister La femme.

Dans l’histoire de Salomé, Médée et la Gorgone Méduse se côtoient. Il ne faut pas la regarder ; sa beauté a un effet trop séducteur, voire pétrifiant. Entre tous les personnages, il y a une danse de regards et de refus du regard, tout particulièrement de la part de Iokanaan, afin de ne pas être séduit par « le mal ». Mais en outre, la volonté de « vraie femme » fait irruption. « La jouissance […] une fois qu’on y entre, on ne sait pas jusqu’où ça va. Ça commence à la chatouille et ça finit par la flambée à l’essence. [3] » Cette flambée retombe finalement sur Salomé punie de son crime.


Références

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44.

[2] Lacan J., Écrits, « Jeunesse de Gide », Paris, Seuil, 1966, p. 761.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 2024, p. 83.