L’amour appelle l’amour
Marie Chatziandreou
En 1935, Georges Séféris, grand poète et diplomate grec, rencontra Marika Londou lors d'un voyage à Sounion. Leur rencontre fut fatidique et l'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre ébranla l'Athènes intellectuelle. Ils vécurent ensemble pendant 35 ans. Après la mort du poète, Marika publia leur Correspondance, qui témoigne de leur profonde communication pendant les périodes où ils ont vécu séparés.
Marika, alors épouse d’Andréas Londos, se sent oppressée dans son foyer et cherche une échappatoire vers la liberté. En revanche, Séféris, absorbé par le monde des mots et des affaires diplomatiques, trouve en Maro – comme il l’appelait – la joie qui lui manque. Un an plus tard, lorsqu’il est muté à Korytsa, la flamme de leur passion s’intensifie sous le signe de l’impossible. Leurs lettres constituent leur ultime tentative de faire exister une relation entre eux.
La correspondance des amants et la psychanalyse lacanienne se rejoignent sur un point essentiel : l’amour ne peut se formuler qu’autour du manque, car ce qu’il désire ne peut être qu’absent. Le poète l’invite à « se laisser divaguer [1] » dans les lettres qu’elle lui adresse. L’ambiguïté du signifiant [2] exprime l’essence même de sa demande : d’un côté, il veut qu’elle lui écrive sans cesse, car il ne supporte pas son silence ; de l’autre, ses divagations verbales constituent la seule garantie de son amour, la preuve que lui, et lui seul, a accès à l’objet sculptural de son désir. Séféris, tel un amant élu, est le seul à pouvoir voir ce qu’elle cache en elle. « Il [ton mari] ne peut pas comprendre que ce que tu m’as donné, ce que j’ai de toi, je ne l’ai pris de personne, que c’était caché et que je l’ai dévoilé pour la première fois, et que c’est précisément pour cela que je t’aime [3] ».
Lorsqu’elle se trouve face au dilemme « choisir Séféris ou ses enfants », Maro décide de le quitter. Mais en apprenant qu’il déchire ses lettres en signe d’amour, elle revient, inversant les rôles : désormais, c’est elle qui demande. Lacan note que « l’aimé pour l’amant, comme l’amant pour l’aimé, sont éminemment susceptibles de représenter la plus haute autorité morale, celle devant quoi l’on ne cède pas, celle devant quoi l’on ne peut se déshonorer. Cette notion aboutit au plus extrême, à l’amour comme principe du dernier sacrifice [4] ». Elle le choisit, lui, non comme une mère toute-puissante, mais surtout comme une vie placée sous le signe du désir, consciente que son absence équivaut au néant.
La répression du désir sexuel pousse le poète à une incessante mise en mots de son manque, transmué en langage amoureux. « Si je t’écris ainsi, ce n’est pas pour que tu me comprennes, mais pour que tu me ressentes un peu plus près de toi, comme si je pouvais te caresser [5] ». Séféris utilise la lettre d’amour comme un substitut matériel de sa présence. L’écriture et la lecture des lettres de sa bien-aimée deviennent une forme de jouissance. Mais le plaisir du corps de l’Autre reste une question sans réponse, car l’amour réclame toujours l’amour [6].
Références
[1] Séféris G. & Maro, Correspondance, Tome A, Bibliothèque municipale d'Héraklion Vikélaia, 1989, p. 67.
[2] En grec παραμιλώ, verbe composé du préfixe πάρα et du verbe μιλώ (parler), désigne à la fois divaguer, parler sans suivre de fil logique, murmurer et parler de façon excessive.
[3] Ibid., p. 236.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre viii, Le Transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 60.
[5] Séféris G. & Maro, Correspondance, op. cit., p. 209.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 11.