Texte d'orientation
AMOUR ET DISCOURS
Rik Loose
L’amour est au cœur de l’expérience analytique : Freud en a découvert l'importance très tôt à travers son concept de transfert et Lacan s’est interrogé sur l’amour dès le début. L’amour du père est central dans le travail que Freud a mené sur la compréhension et le traitement des névroses, un amour qui n’est pas toujours facile à supporter pour le sujet névrosé. Lacan a commencé à déplacer la question de l’amour vers le champ tout entier des relations entre parlêtres, mais il n’a jamais perdu de vue l’importance de l’amour pour le discours de la psychanalyse.
Lacan n’a cessé d’interroger les vicissitudes de l’amour dans l’expérience contemporaine, partant du principe, comme Freud, que l’amour est intimement corrélé à la civilisation. Tout ce qui est du domaine de l’amour, y compris les pulsions, les choix d’objet et les identifications, a été ordonné par la fonction du père et circonscrit par le complexe d’Œdipe.
Lacan a appelé cette fonction paternelle le Nom-du-Père, mais il s’est rapidement heurté à ses limites. Cela a eu des conséquences non seulement sur le discours psychanalytique, mais aussi sur la compréhension des désordres dans le domaine de l’amour. Lorsque le complexe d’Œdipe et le Nom-du-Père régnaient en maîtres, la question de l’amour était dominée, non sans problèmes, par la réponse à donner à l’amour du père, et qui permettait au sujet de répondre à l’autre sexe. Maintenant que cette fonction universelle du Nom-du-Père s’est largement évaporée, nous ne sommes pas seulement confrontés à des avatars nouveaux et variés de l’amour ; mais également au fait que l’amour, et donc le transfert, doit répondre au réel, celui-ci n’étant plus ordonné ou dominé par le complexe d’Œdipe ou le Nom-du-Père.
Le discours psychanalytique et, au cœur de celui-ci, l’amour, ont dû forger une nouvelle alliance avec le réel et la jouissance, pour faire place, ou du moins créer les conditions, de ce qui est véritablement hétéros ou Autre pour le sujet [1]. L’amour est-il une nouvelle façon de nouer le réel au symbolique ? Dans ce cas, quel est le statut de l’imaginaire ? Dans le Séminaire xxi, Lacan dit : « L’amour est l’imaginaire propre à chacun de nous. [2] » L’amour est la réponse au trou dans le symbolique, nouant le réel, le symbolique et l’imaginaire.
Cependant, cela ne peut déboucher sur une loi universelle. Cela reste plutôt à inventer par chaque parlêtre dans son analyse, une invention qui lui appartient singulièrement. Aussi, dans l’analyse, l’amour peut frapper. Et quand il frappe, surgit la possibilité de forger une réponse au rapport sexuel qui ne peut s’écrire. En ce sens, l’amour est une solution qui est aussi douloureuse car solidement enracinée dans le non-rapport sexuel.
La solution analytique de l’amour ne permet pas de venir totalement à bout de l'impossible à supporter, elle ne permet pas un « mariage heureux » entre le réel des pulsions et le partenaire amoureux du parlêtre. Cela nous rappelle ce qu’écrivait Freud : « A-t-on jamais entendu dire que le buveur est obligé de changer constamment de boisson parce qu’il se lasse vite de garder la même [...]. Au contraire, la relation du buveur avec sa boisson est le modèle d’un mariage heureux [3] ».
Pour la plupart des postfreudiens, l’amour ne devient possible que lorsque les pulsions partielles ont été unifiées par la maturation de la pulsion génitale. Pour Lacan, cela n’est jamais le cas, car pour lui l’amour est lié à un reste, à quelque chose qui ne peut jamais tout à fait s’inscrire dans le discours. C’est pourquoi l’amour est aussi douloureux. Dans le film Barbie, la castration émerge en lien avec une « pensée de mort », puis la sexualité perfore le fantasme d’un monde asexué où tout était parfait et harmonieux, créant un trou dans ce fantasme et causant l’émergence de symptômes. C’est précisément cela que les discours actuels de la science et du capitalisme tentent d’occulter, que l’expérience sexuelle humaine et l’amour auraient une relation avec la douleur. La science et le capitalisme promettent tous deux des solutions de jouissance pour le sujet. Cette promesse de jouissance entraîne une dépendance à celle-ci (addiction).
C’est ce qu’Éric Laurent a appelé l’Un-jouissance, c’est-à-dire « la jouissance auto-érotique de l’Un qui répète sa modalité de jouissance à l'infini, sans aucune variation [4] ». Le prérequis est que cette jouissance soit disponible – souvent produite par la science, pour exemple les algorithmes utilisés par les applications de rencontre – , et qu’elle soit monnayable sur le marché. Dans le discours capitaliste, le sujet est orienté vers des solutions externes à l’insatisfaction humaine. Ces solutions sont en place de vérité, des S1, des Uns, des Uns désarticulés, tout un essaim de Uns, présents dans notre environnement. C’est pourquoi J.-A. Miller se réfère à ce que Lacan dit dans le Séminaire xxi, qu’une psychanalyse exige que l’on aime son inconscient. C'est la seule façon de faire exister le rapport, d’établir un rapport entre S1 et S2, parce qu'à l’état primaire nous n’avons que des Uns disjoints, nous avons des Uns dispersés [5].
Ainsi, la psychanalyse requiert que l’on aime son inconscient, afin de faire exister non pas le rapport sexuel mais le rapport symbolique [6]. L'amour est ici une voie d’accès au savoir dans l’inconscient où il peut rendre compte de la jouissance, pour atteindre, comme marque finale, un reste qui ne peut être que circonscrit. L’amour reste ancré au reste comme réel. Et, encore une fois, c'est pour cela que l’amour est douloureux. Il n’est donc pas étonnant que les discours de la science et du capitalisme le forclosent, car cet amour douloureux fonctionne mal comme leurre ou comme promesse.
References
[1] Cf. Salman S., « Amour », Scilicet, Les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert, Collection rue Huysmans, EURL Huysmans, Paris, p. 56.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les Non-Dupes Errent », leçon du 18 mars 1974, inédit.
[3] Cf. Freud S., Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, Paris, PUF, 2011, p. 188.
[4] Voruz V., « Love and the Ego », The Lacanian Review, Issue 5, 2018, p. 160.
[5] Cf. Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n° 15, février 2005.
[6] Cf. Ibid.