« Cet amour est au fond anéantissement »
« Cet amour est au fond anéantissement [1] »
James Fisher
Comment une femme peut-elle se risquer dans l’aventure de l’amour tout en sachant que, de la perspective du fantasme mâle, elle n’est qu’objet ? Si cette question se pose pour Lacan à partir des tableaux de la sexuation, elle prend un contour véritablement radical dans les œuvres littéraires de l’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek, œuvres conçues largement comme une lutte entre les sexes.
Prenons l’exemple de son roman à traits autobiographiques La Pianiste. Professeure de musique approchant la quarantaine, Erika Kohut vit toujours auprès de sa mère avec qui elle partage tout, jusqu’au lit. Sa rencontre avec un élève, Walter Klemmer, éveille des sentiments amoureux, et naît alors un souhait : être délivrée de ce qu’elle perçoit comme une soumission à sa mère. Néanmoins, leur rencontre portera en tout point la marque de cet Autre maternel ravageant. En effet, si la mère attend Erika à la fin de la journée comme une lionne attend son agneau – tout en préparant un rôti aux petits oignons [2] ! –, Klemmer, lui, la considère comme « un paquet d’os et de peau [3] » qu’il désire déballer pour en révéler la viande (das Fleisch). Erika se considère elle-même comme un cadavre, un rien, un trou [4].
C’est dans de telles circonstances qu’elle décide de s’exprimer à l’écrit, mais la lettre qu’elle remet à son amant renforce son statut d’objet dans des scénarios masochistes. « Enfonce tes genoux dans mon corps » exige-t-elle entre autres. Quand l’amant Klemmer est poussé à réaliser quelques-unes de ces injonctions et arrive chez elle pour la violer, Erika, dévastée, passe à l’acte, perçant son épaule avec un couteau.
En réalité, il ne s’agit pas d’un masochisme au sens strict mais d’une tentative de faire exister le corps. Quelle autre lecture peut-on envisager si l’on considère qu’Erika, et Jelinek elle-même d’ailleurs, utilise l’écrit pour communiquer ses demandes ? Comme Jelinek l’exprime, son projet de trouver un « langage féminin de la sexualité » aboutit à une impasse « parce qu’au niveau de la sexualité, la femme est objet et non pas sujet [5] ». Son écriture est ce qui vient à la place d’un langage manquant, et ne fait que reproduire un Autre qu’elle reconnaît tant chez sa mère que dans le patriarcat autrichien. Selon ses propos, en articulant quelque chose de la sexualité au niveau du langage, elle est non pas objet mais sujet, non pas femelle mais mâle. L’écriture vient cliver la différence entre l’énoncé et l’énonciation, entre un « fais de moi ton objet » et un « je suis celle qui te dit ce que c’est que d’être un objet ».
Si « [l]e secret du masochisme féminin est l’érotomanie [6] », la littérature d’Elfriede Jelinek montre à quels échecs, plus que ravageants, peut amener l’amour quand S(Ⱥ) est forclos.
Références
[1] Jelinek E., La Pianiste, trad. Y. Hoffmann et M. Litaize, Paris, Actes Sud, coll. Thesaurus, 2008, p. 223.
[2] Ibid., p. 167-168.
[3] Ibid., p. 168.
[4] Ibid., p. 165-166.
[5] Traduction à partir du documentaire : Elfriede Jelinek. A Portrait, Nobelmedia 2004. https://www.youtube.com/watch?v=fxeEpHMYtUw&t=1412s.
[6] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 88.