L’amour dispersé de Katarzyna Kobro
Anna Turczyn
Thomas Van Rumst nous donne un éclairage particulier de la psychanalyse lacanienne qui, en mettant en lumière la face thanatique d’Éros, dévoile le caractère double de l’amour [1]. Ainsi, Patricia Bosquin-Caroz nous rappelle-t-elle que, dans La logique du fantasme, Lacan indique que l’éros, lorsqu’il est rejeté, refait surface dans le réel sous la forme d’un monstre. L’amour « méconnaît le fantasme narcissique dont il se soutient [2] » et se décline alors sur le versant de la douleur. Il se présente comme un phénomène complexe et ambigu, qui entraîne le sujet dans des actions contradictoires, et devient toxique lorsqu’il n’est plus possible de « limiter l’impératif de jouissance et de faire une place au désir de l’autre [3] ».
L’œuvre et la vie de Katarzyna Kobro, sculptrice russo-allemande et figure majeure de l’avant-garde européenne du XXe siècle, nous offrent une certaine approche de cet amour monstre et de ses effets toxiques. Les sculptures spatiales de l’artiste illustrent une pensée novatrice : « Le fondement essentiel de la sculpture est l’espace et la manipulation de cet espace, l’organisation du rythme des proportions, l’harmonie de la forme liée à l’espace [4] ». Avec son mari Władysław Strzemiński, elle collabora au collectif d’artistes Abstraction-Création et cofonda le constructivisme.
Les recherches récentes ont révélé que Strzemiński, infirme et nécessitant des soins constants, se livrait sans cesse à des actes de violence envers sa femme, qui s’occupait de lui, et l’obligeait à brûler ses sculptures [5]. Kobro cessa rapidement de créer. Elle mourut jeune, dans la pauvreté et l’anonymat. Son mari, alors professeur à l’École des Beaux-Arts de Łódź, ne se rendit pas à ses funérailles.
On peut, avec Jacques-Alain Miller dans L’os d’une cure [6], proposer un fil conducteur qui débuterait par une période heureuse de son mariage avec Strzemiński. L’art de Kobro y était différent, davantage soumis aux rigueurs des constructivistes, notamment celles de son mari. Alors que leur amour se transforme en haine et que Strzemiński devient cet « Autre mauvais », Kobro détruit la plupart de ses œuvres [7], et abandonne sa création artistique. L’objet de l’amour avec lequel elle pouvait s’identifier est anéanti. Les sculptures spatiales ne sont plus que des bandes de tôle d’acier suspendues dans l’espace, des supports qui ne soutiennent rien, sauf l’espace lui-même. Il n’y a plus d’objet liant, la dispersion [8] rime avec la disparition de la demande d’une femme.
Dans ce cas de non-conjonction du désir avec son objet, au lieu de la « métaphore de l’amour » [9] surgit une haine annihilant l’objet d’amour ainsi que les objets d’art et, partant, l’objet dans l’art. L’exposition Sculpture spatiale de Kobro [10] me semble incarner cet amour dispersé. Les sculptures semblent à la fois déformées sous l’effet d’un poids invisible, et vides, comme creusées. À l’instar du réel de l’amour, cet amour monstre.
Références
[1] Van Rumst T., « Amour monstres. Rien de plus inhumain que l’amour », texte d’orientation pour le Congrès NLS 2025, publication en ligne : https://www.nlscongress2025.amp-nls.org/blogposts/vanrumstamourmonstresfranse-versie
[2] Bosquin-Caroz P., « Les amours douloureuses » présentation du thème du Congrès NLS 2025, publication en ligne :
https://www.amp-nls.org/wp-content/uploads/2024/05/FR.-PBC-ARGUMENT-NLS-2025-VF.pdf
[3] Leguil C., L’ère du toxique. Essai sur le nouveau malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 2023, p. 118.
[4] Strzemińska N., Katarzyna Kobro, Warszawa, Wydawnictwo Naukowe „Scholar”, 2004, p. 78.
[5] Vide Czyńska M., Kobro. Skok w przestrzeń, Wołowiec, Wydawnictwo Czarne, 2015; Turowski A., Radykalne oko. O Witkacym, Kobro, Strzemińskim, Themersonach, Żarnowerównie i innych twórcach sztuki wzbudzającej niepokój, Gdańsk, słowo/obraz terytoria, 2023; Rejniak-Majewska A., « Powroty do Kobro: rekonfiguracje mitu i figura ‘wielkiej artystki’ », Rocznik Historii Sztuki PAN, publication en ligne : https://journals.pan.pl/Content/125298/PDF/2022-RHS-10.pdf?handler=pdf
[6] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 76 - 88.
[7] Czyńska M., Kobro. Skok w przestrzeń, Wołowiec, Wydawnictwo Czarne, 2015, p. 10.
[8] « La dispersion » en polonais « rozproszenie », évoque, en quelque sorte, l’opposé de « demander », « proszenie ».
[9] Bosquin-Caroz P., « Les amours douloureuses », op. cit.
[10] À voir au Centre Pompidou dans la section des sculptures : https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/oeuvre/cgj4nX7