Texte d’orientation
ÉTUDES FREUDIENNES ET LACANIENNES
Frank Rollier
Pour Freud, les « seuls obstacles vraiment sérieux [1] » dans une cure se rencontrent dans le maniement du transfert, cet « amour véritable […] qui ne le cède en rien aux autres amours [2] ». Si, ainsi que le note Lacan, « l’amour se manifeste dans le réel par les effets les plus incommodes et les plus déprimants [3] », qu’en est-il dans le transfert ?
L’amour s’adresse au savoir
La situation analytique, inaugurée par la rencontre amoureuse de Josef Breuer et d’Anna O., est qualifiée par Lacan de « redoutable » en ce qu’elle suppose pour l’analyste d’apprendre à un autre ce qui lui manque et qu’il « va l’apprendre en tant qu’aimant [4] ». Lacan montre que le transfert s’adresse à un analyste en tant qu’il se trouve « dans la position d’être celui qui contient l’agalma, l’objet fondamental dont il s’agit dans l’analyse du sujet [5] ».
Dans Le Banquet, cet « effet d’agalma [6] » se produit chez Socrate qui est pour Alcibiade un sujet supposé détenir « un savoir sur la vérité [7] », et Lacan en déduit que la place de l’analyste est celle « où nous sommes supposés savoir [8] ». Jacques-Alain Miller précise que c’est le refus de Socrate « à se manifester comme erastès », à l’égard de celui qui l’aime, « qui permet à Lacan de voir en lui une anticipation du psychanalyste [9] ».
Le transfert négatif
Freud, qui a démontré que la haine était première par rapport à l’amour [10] , est cependant surpris de découvrir chez ses analysants des manifestations hostiles. Il les qualifie de « transfert négatif » et évoque une « ambivalence des sentiments [11] ». Lacan préférera parler d’« hainamoration [12] », notant que le transfert positif c’est quand l’analyste « on l’a à la bonne [13] » et le négatif quand « on l’a à l’œil [14] ». Il précise que cette modalité constitue « le nœud inaugural du drame analytique [15] », ce que J.-A. Miller éclaire en disant que le transfert négatif se nourrit au niveau « où l’analyste se présente comme être, comme objet agalmatique [16] », car ce seul fait « justifie la haine [17] ». Il évoque également que la levée du refoulement puisse se payer « d’une intention agressive [18] », ajoutant que « toute interprétation peut délivrer un message dévalorisant, dans la mesure où interpréter c’est dire au sujet Tu ne sais pas ce que tu dis [19] ».
Lacan a précisé que loin d’attaquer de front le vécu passionnel, « la maïeutique analytique adopte un détour qui revient en somme à induire dans le sujet une paranoïa dirigée [20] ». Il a aussi combattu « l’insistance à suggestionner le patient par un savoir acquis [21] » qui écrase le désir et génère une résistance qui est en fait celle de l’analyste.
Freud avait souligné que si le transfert constitue la plus forte des résistances à l’analyse, c’est parce qu’il est « un transfert négatif ou bien un transfert positif d’éléments érotiques refoulés [22] ». Trop d’amour ou un « transfert érotique [23] », comme il s’en rencontre dans l’hystérie, font obstacle à la cure. Lacan a aussi averti le clinicien qui traite un sujet paranoïaque, qu’il doit « s’accommoder » d’être mis « en position d’objet d’une sorte d’érotomanie mortifiante [24] ».
J.-A. Miller note que « quand se déclenche le transfert négatif, on ne peut manquer de se demander si une erreur a été commise [25] », et il cite la rupture du lien analytique chez Elisabeth von R., Dora et la « jeune homosexuelle », « cas pour lesquels Freud reconnaît lui-même s’être trompé [26] ».
Il faut ajouter à cette série la « réaction thérapeutique négative » dont parle Freud à propos de patients qui « ne veulent pas renoncer à l’état de maladie [27] », ce que Lacan évoque à propos de « la malédiction dernière qui s’exprime au terme d’Œdipe à Colonne [28] », mais aussi chez « des sujets plus ou moins caractérisés par le fait d’avoir été des enfants non désirés » et qui manifestent une « irrésistible pente au suicide [29] ».
Un amour plus digne
Avec la fin de l’analyse, cessent les vicissitudes du transfert. Le sujet « laisse à l’analyste […] tous les vieux objets d’amour [30] » et, s’il n’y a pas de rapport sexuel qui puisse s’écrire, le sujet peut parvenir « à s’en passer pour faire l’amour plus digne [31] ».
Références
[1] Freud S., « Observations sur l’amour de transfert », La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1981, p. 116.
[2] Ibid., p. 127.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre xiv, Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 144. [4] Lacan J., Le Séminaire, livre viii, Le transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 25.
[5] Ibid., p. 229.
[6] Miller J.-A., « Les deux métaphores de l’amour », La Cause freudienne, n° 18, juin 1991, p. 123.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 84.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre viii, Le transfert, op. cit., p. 315.
[9]Miller J.-A., « Les deux métaphores de l’amour », op. cit., p. 121.
[10] Freud S., « Pulsions et destin des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard idées, 1977, p. 42-43.
[11] Freud S., « La dynamique du transfert », La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1981, p. 59.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 84.
[13] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 114.
[14] Ibid.
[15] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 107.
[16] Miller J.-A., Le transfert négatif, Paris, Navarin, 2005, p. 33.
[17] Ibid., p. 34.
[18] Ibid., p. 90.
[19] Ibid., p. 32.
[20] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », op. cit., p. 109.
[21] Miller J.-A, Le transfert négatif, op. cit., p. 58.
[22] Freud S., « La dynamique du transfert », op. cit., p. 57.
[23] Ibid., p. 58.
[24] Lacan J., « Présentation des mémoires d’un névropathe », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, op. cit., p. 217.
[25] Miller J.-A., Le transfert négatif, op. cit., p. 99.
[26] Ibid., p. 100.
[27] Freud S., « Le problème économique du masochisme », Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973, p. 293.
[28] Lacan J., Le Séminaire, livre ii, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 271.
[29] Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 245.
[30] Miller J.-A., Le transfert négatif, op. cit., p. 92.
[31] Lacan J., « Note italienne », Autres écrits, op. cit., p. 311.