L’amour qui ne fait pas mal
Markus Zöchmeister
Les évolutions culturelles influencent les relations entre les gens et leurs objets de satisfaction. En ce sens, elles interfèrent dans la structure de l’amour et du deuil. Rappelons-nous de l’explication que Freud donne dans le Malaise dans la civilisation. Il parle du progrès dans la civilisation qui, en somme, simplifie nos vies mais n’a pas réglé la question du bonheur (Glück). Il ajoute : « Sans les chemins de fer, qui ont supprimé la distance, nos enfants n’eussent jamais quitté leur ville natale, et alors qu’y eût-il besoin de téléphone pour entendre leur voix ? [1] ». Il compare ces évolutions dans la culture à des plaisirs à bon marché : « exposer au froid sa jambe nue, hors du lit, pour avoir ensuite le “plaisir” de la remettre au chaud [2] ». La question du désir n’est pas résolue par ces objets culturels plus-de-jouir, objets qui, contrairement à l’objet petit a, ne sont ni élidés, ni masqués, mais simplement toujours présents. Prenons le Coca-Cola, par exemple : même si je n’en bois qu’un seul verre par an, il est tout de même là pour moi, tous les jours de l’année. Quelque chose de fondamental a changé en ce qui concerne le statut de l’objet perdu et le rapport du sujet à ses passions amoureuses, comme on peut le lire dans l’argument de Patricia Bosquin-Caroz pour le Congrès de la NLS [3].
Dans le Séminaire X, Lacan cite le philosophe et historien de la philosophie Étienne Gilson, qui dit que la vie, l’existence « est un pouvoir ininterrompu d’actives séparations [4] » et il fait ainsi référence à l’abysse dans lequel s’établit la place du manque.
Qu’est-ce que ce pouvoir, cette capacité de séparations actives, continues, auxquelles nous devons notre existence ? Lacan, dans le Séminaire VI, montre qu’Hamlet doit aller au-delà du deuil d’un autre, Laertes, à qui il s’identifie, pour trouver son désir et, de ce fait, pour agir. Plus tard, dans le Séminaire X, il évoque les différences entre deux types d’identifications : à l’image i(a), qui est le sujet du deuil, et à l’objet petit a, qui intervient dans la mélancolie. Le deuil est fixé à l’image de l’objet retranché de la réalité auquel le sujet doit faire ses adieux une seconde fois dans le processus du deuil, et cela aux fins de « restaurer le lien avec le véritable objet de la relation, l’objet masqué, l’objet a [5] ». En d’autres termes, le deuil est la condition à ce que Freud appelle la capacité à l’amour, la capacité d’une séparation continue d’avec les objets qui nous ont été arrachés par les contingences de la vie.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Quand le partenaire que vous recherchez est trouvé de façon virtuelle sur un site de rencontres, ce n’est pas, à l’origine, un choix de partenaire amoureux mais celui d’un partenaire assigné par l’algorithme de la machine qui se conduit comme une garantie pour n’importe quel remplacement. Ce partenaire arbore les couleurs de la machine, sa perte est remplaçable et dès lors, ce n’est pas une perte qui fait trou dans le réel. Il faudrait transformer ce partenaire-machine en un sujet de parole pour pouvoir affirmer j’étais son manque quand il sera parti. Il est frappant de remarquer que les patients prennent ombrage de ces machines et les accusent après leurs essais infructueux, qui ne laissent en eux aucune trace de tristesse.
Références
[1] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 35.
[2] Ibid.
[3] Bosquin-Caroz P., Les amours douloureuses : présentation du thème du Congrès de la NLS 2025, https://www.amp-nls.org/fr/nls-messager/les-amours-douloureuses-presentation-du-theme-du-congres-nls-2025-par-patricia-bosquin-caroz/
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 171.
[5] Ibid., p. 387.