Il y a de l’impossible et non pas de l’un-possible

Vicky Koutoulea

 

Dans son Séminaire Les formations de l’inconscient, Lacan avance que « cette puissance de la demande (…) est (…) de sa nature demande d’amour, demande de présence, avec toute l’ambiguïté qu’il convient d’y mettre 1 ». Partons de cette citation et appuyons-nous sur le film Paris, Texas grâce auquel Wim Wenders parvient à raconter « ce que ses autres films évitaient, une histoire d’amour 2 ».

Travis, le héros du film, était dans une relation amoureuse « parfaite », voire sans manque, avec Jane, qui a donné naissance à leur enfant. Nous pourrions envisager leur relation comme une tentative de faire Un, de suppléer le manque, ou plutôt, de le combler. Il s’agirait d’une toute présence qui ne rend pas compte de l’absence. L’un écrase l’autre en ce que le sujet est réduit à l’objet aimé, ce qui provoque le passage de l’amour à la haine. Leur relation se termine par des disputes quotidiennes, jusqu’au soir où, après une violente altercation, Travis abandonne Jane et leur fils pour entamer son errance mutique dans le désert. En proie à la douleur de la perte de l’objet aimé, il a pour objectif de revenir à l’endroit de sa conception, à Paris, au Texas, où la blessure intime de la perte n’a pas encore surgi.

Le film commence avec l’effort inachevé de Travis pour effectuer un retour en arrière. Tout au long du film, il tente de retrouver Jane dans l’objectif de réunir leur famille. Lorsqu’il la retrouve dans le bar de rencontres où elle travaille, ils ne se réunissent jamais véritablement, à cause d’une vitre qui les sépare. Ce moment du film devient l’occasion pour eux deux de parler enfin de leur amour et de leur séparation. Présence sur fond d’absence 3, nous dit Lacan, pour souligner que « cette place vide n’est pas à combler 4 ». L’espace entre les deux partenaires permet principalement à la parole d’émerger. D’ailleurs, « c’est parce que deux êtres ne peuvent pas s’unir entièrement qu’ils parlent 5 ». La vitre à la fin représente le malentendu qui permet la parole amoureuse ; elle vient remplacer la limite qui, dans ce cas, n’est pas imposée par le symbolique.

En l’absence de la limite réelle de la vitre, Travis part. Il réunit son fils avec sa mère sans pouvoir néanmoins rester, car il craint ce qui pourrait se produire s’il demeurait. Il part parce qu’il aime et il paie le prix de l’amour – à savoir qu’il y a de l’impossible et non pas de l’un-possible – par son absence.

Références

1 Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 440.

2 Philippe J.-C., Donnadieu P., Le cinéma des cinéastes, avec Wim Wenders à propos de Paris, Texas, Paris, France Culture, diffusé le 30 septembre 1984.

3 Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2013, p. 24.

4 Fedida P., L’absence, Paris, Gallimard, Folio essais, 1978, p. 300.

5 Bianchini Depeint, A., « De l’amour et de la haine », Che Vuoi ? n° 1(1), 179-188, 2016, p. 181.