S’inventer un amour
Renata Teixeira
Amour est feu qui brûle et qu’on ne voit ;
Plaie qui fait mal sans qu’on le sente ;
Contentement qui mécontente ;
Douleur qui vous égare et qui ne poind ;
C’est le non-vouloir plus grand que le vouloir ;
C’est être seul chez les nombreux ;
C’est le bonheur sans être heureux ;
C’est croire qu’on gagne alors qu’on perd.
C’est librement vouloir être en prison,
Et vainqueur servir le vaincu,
Être loyal pour qui vous tue ;
Mais comment pourrait-il favoriser
Au cœur des hommes l’amitié,
Si à soi-même Amour est si contraire ?
Luís de Camões
Le concept littéraire d’amour dans le couple est apparu au XIIe siècle avec l’amour courtois. Dans la littérature européenne, avant ce mouvement littéraire, l’idée d’un amour inatteignable et passionné n’était pas présente. Luís de Camões, poète portugais du XIVe siècle, a écrit un poème qui illustre l’amour romantique. Dans ce poème, Camões introduit la facette réelle de l’amour : l’amour comme feu ardent, l’amour comme insatisfaction, l’amour et sa solitude. La question de l’amitié à la fin du poème se démarque de cette idée de non-rencontre amoureuse, du désir insatisfait.
Dans l’œuvre de Lacan, le concept d’amour évolue. Dans les Séminaires V et VI, Lacan développe le concept d’amour par rapport au désir et à la demande : le désir c’est le désir du désir de l’Autre et toute demande est demande d’amour. Entre désir et demande, le sujet, confronté à la castration, fait appel au manque : « l’amour […] c’est de donner ce qu’il n’a pas, le phallus, à un être qui ne l’est pas [1] ». À ce moment de l’œuvre de Lacan, la fonction phallique est primordiale. Lacan y ajoute l’insatisfaction du désir qui n’est jamais comblé par un objet.
Dans L’angoisse, le concept de jouissance se met en place. Lacan lie le désir et la jouissance en faisant de l’amour un amalgame : « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir. [2] » Il n’est plus l’effet de l’interdiction symbolique, et montre son caractère réel lié à la jouissance. C’est un préambule au concept du non-rapport sexuel. Les deux sexes sont confrontés à cet impossible. Lacan introduit le caractère dérisoire de l’amour en soulignant la différence entre les jouissances féminine et phallique et leur incomplétude : l’homme angoisse face à son objet d’amour et la femme angoisse en cachant, par la mascarade, son manque-à-être (le phallus). Dans cette équation, le sujet surmonte son angoisse quand il donne un nom à l’Autre. Ce partenaire-nommé devient la cause de l’amour. En passant par le symbolique, l’amour apaise l’angoisse du non-rapport sexuel.
Enfin, dans Le sinthome, « l’homme […] fait l’amour avec son inconscient, et rien de plus [3] ». Lacan fait ici référence au concept du fantasme chez le névrosé. Mais en allant au-delà du Nom-du-Père, l’homme et une femme jouissent de leur propre corps. C’est la jouissance de l’Un-tout-seul. Dans le dernier Lacan, c’est dans son rapport au père-vers que l’amour peut exister. Ce père n’est plus le père de Totem et Tabou, celui de la loi de l’interdiction, mais le père de la loi de l’amour, loi acquise par une version du père qui fait d’une femme l’objet cause de son désir. J’ajouterai que l’amitié dans une relation amoureuse prend place quand le sujet invente sa version singulière de l’amour.
Références
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 351.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 209.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 127.