« Sa chanson joyeuse finira en sanglots »
Panagiotis Kosmopoulos
Dans l’opéra de Puccini Madame Butterfly,[1] l’officier américain Pinkerton, se divertissant au Japon, épouse l’ex-geisha de quinze ans, nommée Butterfly.
Ce mariage serait pour l’ex-geisha une tentative illusoire de changer son destin d’incarner l’objet offert à la jouissance de l’Autre. Ainsi, quand Pinkerton rentre en Amérique, juste après leur mariage, elle refuse d’accepter leur rupture. Elle attend son retour en vain. Ce mariage est une question de vie ou de mort pour elle. Face à l’éventualité du non-retour de Pinkerton, elle ne fait que se confronter au retour du même :
« Tendre une main tremblante aux passants apitoyés tout en criant : “Écoutez ma triste chanson et ayez pitié !” Et Butterfly, horrible destin, dansera pour toi. Et, comme autrefois, la geisha chantera. Et sa chanson joyeuse finira en sanglots. Jamais plus ce métier qui mène au déshonneur. Plutôt mourir. »
Elle décrit cette exclusion radicale que Lacan met en valeur dans la propension du sujet mélancolique à l’acte suicidaire [2].
Lorsque Pinkerton revient en compagnie de sa nouvelle épouse, Madame Butterfly se retrouve identifiée à cet objet a rejeté et déshonoré [3].
Laissée tomber par son mari, elle ne peut qu’incarner cet objet déchet-geisha. Comment alors se séparer du signifiant-maître geisha sinon par la mort ?
Ses paroles avant le harakiri en témoignent : « Meurt avec honneur celui qui ne peut vivre dans l’honneur ».
La rupture amoureuse confronte Madame Butterfly avec la Verwerfung de la castration dont la perte se manifeste dans le réel. Cette rupture fait trou pour elle dans le réel et prend le caractère d’un deuil impossible. Lieve Billiet explique que « l’objet du deuil n’est pas le disparu, mais l’objet que je suis moi-même en tant qu’endeuillé. L’objet désiré n’est que voile, habillage de l’objet cause du désir que je suis pour l’autre [4] ». L’exemple de Madame Butterfly illustre cette thèse lacanienne menée à son extrême. Si elle n’est pas l’objet aimé de Pinkerton, elle est l’objet déchet-geisha. Derrière le voile de la mariée se cache l’insupportable destin d’objet a dans sa dimension la plus déshonorante. Le trou que la rupture fait dans le réel, Madame Butterfly le paie, non pas de ses larmes, mais de son sang.
Références
[1] Puccini G., Madame Butterfly, opéra interprétée par l’Orchestre national des Pays de Loire, direction musicale Rudolph Piehlmayer, diffusée par France Musique Concerts sous-titrée en français : https://www.youtube.com/watch?v=397aiTvwaNQ.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 130.
[3] Cf. ibid., p. 131.
[4] Billiet L., « Deuils et ruptures », texte d’orientation posté sur le blog du Congrès de la NLS 2025 (www.nlscongress2025.amp-nls.org).