Texte d’orientation
L’ HOMME, LA FEMME & L’ AMOUR
Inga Metreveli
L’homme, la femme et l’amour… Ces deux premiers signifiants « courcourant du langage [1] », riment-ils bien entre eux et qu’y apporte l’amour ?
Dans son Séminaire Encore – et on peut entendre dans cet « Encore ! » l’inépuisable demande d’amour – Lacan note : « L’amour est impuissant, quoiqu’il soit réciproque, parce qu’il ignore qu’il n’est que le désir d’être Un, ce qui nous conduit à l’impossible d’établir la relation d’eux. La relation d’eux qui ? – deux sexes. [2] »
Il nous est possible d’extraire une hypothèse : la douleur d’amour provient de cet impossible union absolue avec l’autre pour n’être qu’Un, de l’impossibilité d’accomplir ce fameux mythe d’Aristophane qui proclame l’Unité de deux moitiés enfin réunies. On saisit ainsi que les amours soient alors douloureuses.
Malgré cette vision pour le moins décevante des pouvoirs de l’amour, comment se décline-t-il chez l’homme, chez la femme et peut-il créer un lien entre eux ?
Pour commencer, aidons-nous du tableau de la sexuation, présenté par Lacan dans ce même Séminaire.
Les formules de la sexuation du côté homme du tableau indiquent que celui qui se situe en tant qu’homme dans le champ sexuel, du fait d’être soumis à l’opération de la castration, se retrouve dans la logique « pour tout x » et inscrit entièrement son mode de jouir sous le signifiant phallique.
Le phallus est donc placé du côté dit masculin de la sexuation, mais les femmes y ont accès également. La différence est qu’elles ne s’y inscrivent que pas toutes. Sur ce point, Lacan va au-delà du postulat de Freud selon lequel seul le phallus est opérant dans le procès de la différence sexuelle. Le sujet qui s’inscrit comme femme par rapport à la sexuation, se dédouble. Il est en rapport avec le signifiant phallique aussi bien qu’avec un autre signifiant, S(Ⱥ), où le A barré signifie le manque fondamental dans l’Autre du savoir qui porte précisément sur l’absence du signifiant pour dire ce qu’est La femme. Lacan précise que les femmes ont aussi affaire à la jouissance « supplémentaire », mais pour accéder à cette autre jouissance, il faut d’abord en passer par « les défilés des signifiants », autrement dit par la fonction phallique. Ce dédoublement entre la jouissance phallique et la jouissance Autre rend possible aux femmes l’accès à une jouissance sans limite.
Qu’en est-il de l’amour dans ces formules ? « L’amour c’est ce qui supplée au rapport sexuel [3]» qu’il n’y a pas, dit Lacan, mais cette suppléance n’est pas la même pour les deux sexes.
Tous les êtres qui s’inscrivent dans le tableau de la sexuation ne sont pas privés du fantasme quant à leur rapport au partenaire, on le voit sur la partie inférieure du tableau où le fantasme se forme à la frontière de deux versions sexuées. Dans son article « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse [4] » Freud distingue chez l’homme deux courants souvent contradictoires, la tendresse et la sensualité, qu’on peut traduire par l’amour et le désir sexuel, et note la nécessité de rabaisser la valeur de l’objet aimé pour pouvoir le désirer. Voici comment Freud décrit le côté douloureux d’une telle discordance, qui se vérifie bien dans notre pratique : « Là, où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer. [5] » Dans le Séminaire xxiii Le Sinthome Lacan va encore plus loin, lorsqu’il parle du Ф « qui est peut aussi bien être la première lettre du mot fantasme », en disant que l’homme « en fin de compte […] fait l’amour avec son inconscient [6]», tout en croyant qu’il a accès à sa partenaire amoureuse – d’où s’origine peut-être le fameux reproche féminin qui déplore que son partenaire ne la perçoive jamais telle qu’elle est.
Alors que le fantasme se retrouve à la frontière des deux sexes, il faut préciser que l’objet du manque se retrouve du côté féminin. « On n'aime vraiment qu’à partir d'une position féminine. [7]» L’amour féminise, que le sujet soit un homme ou une femme, car il le fait apparaître comme manquant et en recherche de la réponse à ce manque chez le partenaire.
Pour la femme, qui n’est privée ni du signifiant phallique, ni d’une version fantasmatique à la question de ce que lui manque, il y a donc encore un autre lieu, décrit plus haut, celui du S(Ⱥ), d’où elle attend la réponse à son être féminin.
Dans son livre L’os d’une cure Jacques-Alain Miller parle du partenaire amoureux comme symptôme et en propose la définition suivante : « la relation de couple suppose que l’Autre devienne le symptôme du parlêtre, c’est-à-dire un moyen de sa jouissance.[8]»
Si du côté masculin cette jouissance est prise dans la logique du « pour tout x », « cela détermine nécessairement le partenaire-symptôme de l’homme à partir de [l’objet] a [9] » ; de l’autre côté du tableau, celui du parlêtre féminin, le « pas-tout détermine le partenaire-symptôme […] comme grand A barré, Ⱥ. [10] »
À partir de là, en suivant les propos de Lacan, Miller note que « le partenaire-symptôme de l’homme a la forme fétiche » – ce qui nous renvoie à la forme fantasmatique d’un tel amour – « tandis que celui du parlêtre féminin a la forme érotomaniaque. [11] » L’amour du côté féminin exige la parole du partenaire qui prouve qu’il l’aime – d’où la forme érotomaniaque de cet amour. Mais puisque le vrai partenaire féminin est l’Autre, Autre barré, cette parole n’est jamais suffisante et on peut voir cette insatisfaction se décliner dans les différentes formes de douleur d’amour qui en découlent.
Enfin, dans son tout dernier enseignement, Lacan introduit le concept du sinthome dans le rapport entre les sexes avec la logique suivante : une femme est un sinthome pour tout homme, alors que la réciproque n’est pas vraie, puisqu’il n’y a pas d’équivalence pour le sinthome. Le « il n’y a pas d’équivalence » – c’est la condition de la possibilité qu’une femme soit un sinthome pour un homme et c’est donc le seul support chez l’être parlant du rapport sexuel. Il reste à spécifier, dit Lacan, ce qu’il en est de la position de l’homme pour l’autre sexe, non seulement non-équivalent mais « pire qu’un sinthome [12] ». Et justement, l’une des pires positions de l’homme pour une femme – qu’on rencontre notamment dans la clinique de la psychose – c’est son incarnation réelle à la place silencieuse de l’Autre.
Références
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 36.
[2] Ibid., p. 12.
[3] Ibid., p. 44.
[4] Freud S., « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 55-65.
[5] Ibid., p. 59.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 127.
[7] Miller J.-A., « On aime celui qui répond à notre question : “Qui suis-je ?” », Psychologies Magazine, octobre 2008, n° 278. .http://ampblog2006.blogspot.com/2008/10/millerqui-suis-je.html
[8] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 71.
[9] Ibid., p. 76.
[10] Ibid.
[11] Ibid., p. 77.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 101.