De l’amour et du corps dans le transfert

Kate Briggs

La vie elle-même peut être un amour douloureux, particulièrement lorsqu’on prend de l’âge, car nous savons qu’elle est vouée à s’éteindre. Un transfert à la vie, qui accorde une valeur à tout ce qu’elle apporte, implique d’accepter que cet attachement au corps doive un jour être abandonné. Freud en a parlé avec éloquence dans ses lettres à Romain Rolland et à Lou Andreas-Salomé, deux personnes auxquelles il attribuait des formes de savoir différentes. Lacan disait : « le lieu du symbolique n’est pas l’esprit, comme certains l’ont cru, mais le corps. Dès cet instant, un processus de réélaboration s’est engagé [1] ». On entend cela dans les lettres où l’amour de transfert de Freud s’exprime.

Dans sa correspondance avec R. Rolland, Freud aborde le sentiment océanique de la jouissance féminine. R. Rolland, qui rédigeait des biographies de mystiques hindous, y décrivait une énergie circulante, comme de l’eau, sous l’écorce de la peau. La réponse de Freud est emphatique : émerveillement, admiration, dévouement et dénégation. Ce n’est pas quelque chose qu’il ressent lui-même et pourtant son admiration pour R. Rolland est sans bornes, sa déférence prend des accents d’exaltation [2].

Peut-être que « la fin de l’analyse en tant qu’elle suppose l’avènement d’une absence tient à la traversée du fantasme et à la séparation de l’objet [3] ». Freud en donne un aperçu dans son Souvenir de l’Acropole, un texte qu’il adresse à R. Rolland comme un cadeau [4]. Est-ce que, là, il lui laisse « tous les anciens objets d’amour [5] », tout en consignant que nul rapport sexuel ne peut s’écrire et que « le transfert n’est point autre chose, le transfert dans ce qui n’a pas de Nom au lieu de l’Autre [6] » ?

Pour tous ceux qui parmi nous ont fait l’expérience d’une incursion réelle de la jouissance de l’autre, il y a le troumatisme d’avoir à se situer comme objet de cette jouissance et l’allègement de l’être qui advient à se laisse tomber comme cet objet. Il y a une disjonction d’avec la jouissance de l’autre, qui alors s’évapore, laissant place à une angoisse moindre et à une « paix corporelle » jusque-là inconnue [7].

Lorsque, à l’inverse, un transfert à la vie s’avère difficile, nous pouvons contribuer à trouver une ponctuation, à nommer et localiser le symptôme, à accompagner quelqu’un dans la construction d’un monde vivable. Lacan a remarqué comment une instance d’interdiction de la jouissance libidinale « rejette le sujet dans une situation où il ne trouve plus rien qui soit propre à le signifier » et comment la mélancolie surgit comme l’état douloureux dans lequel le moi se trouve rejeté par l’Idéal du moi. Un rejet du sujet « pour autant que, de la part de l’Idéal du moi, le sujet dans sa réalité vivante peut se trouver lui-même dans une position d’exclusion [8]». Là où Freud s’est parfois fourvoyé quant à certaines jeunes femmes – Dora et la jeune homosexuelle – en ne reconnaissant pas leur désir, il a néanmoins su y relever une question. La fonction de soutien que représente ce repérage du désir est un trait souvent relevé chez Lacan : son accueil véritablement généreux de la moindre affirmation du désir.


Références

[1] Laurent E., “The Unconscious and the Body Event”, The Lacanian Review 1, 2016, p. 179.

[2] Cf. Freud S., cité par Parsons W. B. in The Enigma of the Oceanic Feeling. Revisioning the Psychoanalytic Theory of Mysticism, New York/Oxford: Oxford University Press, 1999.

[3] Miller J-A., « Un autre Lacan, Intervention à la première Rencontre du Champ freudien - Caracas, 1980 », Ornicar?, n° 28, printemps 1984, p. 52.

[4] Cf. Freud S., Trouble de mémoire sur l'Acropole, L’Herne, Paris, 2015.

[5] Miller J.-A, Le transfert négatif, Navarin, Paris, 2005, p. 92, cité par Rollier F. inknowledge and truth (transference and cure)”, Freudian and Lacanian studies.

[6] Lacan J., Des Noms-du-Père, Seuil, Paris, 2005, p. 103.

[7] Cf. Millot C., La vie avec Lacan, Paris, Gallimard, 2016.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 1998, p. 300.