L'amour, un suicide du sujet
Janusz Kotara
Sur les murs de bâtiments, les piliers en béton, les noms dessinés d’un être cher. Ailleurs, la célèbre « équation de l’amour » : les deux initiales du garçon + celles de la fille, le tout en majuscules = GA (Grand Amour). Ou encore un cœur transpercé d’une flèche – signe d’Éros… et ceci sans relâche, depuis des milliers d’années.
Aujourd’hui, on trouve ces déclarations d’amour sous forme de tatouages, ou bien sur l’écran du téléphone, où une série de lettres de « l’alphabet de l’amour » est enrichie ou remplacée par une série d’émoticônes, sorte de graffiti numérique.
2❤️4👁️ ojojoj ! – Deux cœurs quatre yeux ojojoj ! – voilà à quoi pourrait ressembler une mise à jour moderne des premières paroles du chant qui ouvre le film de Paweł Pawlikowski [1]. Comme une ritournelle, ce ojojoj ! maléfique met l’amour sous un jour inquiétant ; comme si Wiktor et Zula (les deux protagonistes) allaient rater ce WW + ZJ = GA ; comme si une fatalité était inscrite au cœur de leur amour ; comme s’il n’était resté que cette exclamation onomatopéique pour nommer ce Quelque Chose qui empêche nos protagonistes d’inscrire dans l’Imaginaire le Un du Grand Amour complétant l’équation amoureuse.
Le génie de ce film situe le Quelque Chose en question :
- dans le trou béant de la coupole disparue de la voûte d’une église, trou du réel du non-rapport sexuel rendant impossible la mise en fonction de la copule comme lien en logique qui permet de mettre en rapport deux êtres sexués ;
- mais aussi dans une paire d’yeux inquiétante sur le mur de l’église – sorte de graffiti sacré – yeux incarnant la fonction regard, présence cachée qui fait de leur amour, un amur.
C’est ce trou d’où émane la pulsion de la mort qui fera retour dans le réel et poussera nos protagonistes au passage à l’acte suicidaire, précédé d’une cérémonie frappante en tant qu’elle condense deux sacrements :
- celui du mariage, avec une formule sacramentelle étriquée dans la bouche de Zula, privée de tout ce qui relève du symbolique et de l’imaginaire du semblant d’amour : Je te promets amour, fidélité et loyauté maritale – phrase que Zula ne prononce pas ;
- celui de la Comm-Union, c’est-à-dire de Coparticipation-à-l’Unité, quand Wiktor et Zula avalent les cachets tenant lieu d’anti-hostie avant de s’embrasser passionnément. C’est alors l’amour et la pulsion de mort qui ne font qu’Un, indiscernable. Peut-on parler ici de l’Un de l’amour dans le réel de l’(a)mort attesté par la dimension de la transgression qui est mise en avant à ce moment du film ? « Passons de l’autre côté, il y aura une meilleure vue là-bas », en sont les derniers mots.
Si l’on juxtapose cet « autre côté » de la transgression avec « l’autre côté » de l’équation de l’amour, on obtient la mesure du chemin possible à parcourir dans l’expérience de l’amour, à l’instar de ce qui se parcourt dans une expérience analytique : « Au sens de Lacan, tout acte vrai est ainsi un “suicide du sujet” – mettons-le entre guillemets pour indiquer qu’il peut en renaître, mais qu’il en renaît différemment. Voilà ce qui fait un acte au sens propre : le sujet n’est plus le même avant et après [2] ».
Cela vaut-il aussi pour l’amour ? – Cela vaut aussi pour l’amour.
Références
[1] Cold War est un film de Paweł Pawlikowski, 2018.
[2] Miller J.-A., « Sur le concept lacanien du passage à l’acte », La Cause du désir, n° 116, avril 2024, p. 14.