L’amour est vide

Haris Raptis

 

Une des toutes dernières références de Jacques Lacan à l’amour courtois se trouve dans le Séminaire XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre. Lacan termine sa leçon du 15 mars 1977 là-dessus. On a mis entre ses mains l’ouvrage d’Étienne-Jean Delécluze Dante Alighieri ou la poésie amoureuse qu’il commente en ces mots : « L’amour n’est rien qu’une signification, et on voit bien la façon dont Dante l’incarne, cette signification. Le désir, lui, a un sens, mais l’amour – tel que j’en ai déjà fait état dans mon Séminaire sur l’Éthique, soit tel que l’amour courtois le supporte – l’amour est vide. [1] »

Pour tirer au clair le commentaire énigmatique de Lacan, Jacques-Alain Miller prend un des « surgeons [2] », comme il dit, de la littérature de l’amour courtois au Grand Siècle, La Princesse de Clèves (1678), tout en mettant l’accent sur certains points de l’ouvrage qui ont de quoi surprendre.

Mademoiselle de Chartres, une jeune fille d’une grande beauté mais aussi d’une grande vertu, épouse le prince de Clèves, bien qu’elle n’éprouve pas de grands sentiments pour celui-ci. Après leur mariage, elle rencontre le duc de Nemours, et ils tombent éperdument et secrètement amoureux l’un de l’autre. Pas un mot qui soit l’aveu de leur passion ne s’échange entre eux ; une passion forte mais illégitime, à laquelle la princesse de Clèves se garde de céder, conformément à l’éducation sentimentale reçue de sa mère qui, sur son lit de mort, lui conseille de quitter la cour afin de fuir sa passion pour le duc de Nemours.

Surprise ; elle n’avoue sa passion pour le duc de Nemours qu’à son propre mari. Celui-ci, en pensant qu’elle l’a trompé, est pris d’une violente fièvre et meurt de chagrin.

Dans un passage cependant, ils se retrouvent tous les deux, et le duc de Nemours lui avoue enfin sa passion. La princesse de Clèves lui avoue également ses sentiments, mais, autre surprise, affirme que cet « aveu n’aura point de suite [3] ». Elle considère que c’est leur faute si son mari est mort, et refuse de céder à un amour qui ne peut que décroître au cours du temps, avec un homme qui ne manquera pas de céder à l’une ou l’autre – puisque les hommes sont des infidèles, comme sa mère lui a appris.

Et la princesse de Clèves se retire dans les Pyrénées, décidant de passer la moitié du temps dans un couvent et l’autre moitié chez elle, s’adonnant à des « occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères [4] ».

La princesse de Clèves, nous dit J.-A. Miller, « s’installe dans un amour courtois à perpétuité, autrement dit, elle reconnaît l’amour comme une signification vide. Elle se voue à l’incarner dans l’absence de la relation sexuelle [5] ».

« Croyez que les sentiments que j’ai pour vous seront éternels et qu’ils subsisteront également, quoi que je fasse [6] », ce sont les derniers mots de la princesse de Clèves à M. de Nemours avant de lui dire adieu.

L’amour saisi dans le contexte de l’amour courtois, en répercutant la division entre désir et amour, fait « sonner autre chose que le sens [7] ». Il fait résonner le vide du rapport sexuel.


Références

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, texte établi par J.-A. Miller, « Vers un signifiant nouveau », leçon du 15 mars 1977, Ornicar ?, n° 17/18, 1979, p. 11.

[2] Miller J.-A., « En deçà de l’inconscient », La Cause du désir, no 91, novembre 2015, p. 125.

[3] Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, La Princesse de Montpensier et autres romans, Paris, Gallimard, coll. Folio classique, 2020, p. 303.

[4] Ibid., p. 315.

[5] Miller J.-A., « En deçà de l’inconscient… », op. cit., p. 126.

[6] Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves…, op. cit., p. 309.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV…, op.cit., p. 15.