Vérifier l’affect
Anna Pigkou
Certains affects, comme le deuil, le dommage, le ravissement, la compassion, la jalousie etc. font les grains de sable qui rendent les amours douloureuses.
Dans « Télévision » [1], Lacan formule « sa petite théorie des affects [2] », en commençant ainsi : « Alors ce qui est à peser, c’est si mon idée que l’inconscient est structuré comme un langage, permet de vérifier plus sérieusement l’affect, ̶ que celle qui s’exprime de ce que ce soit un remue-ménage dont se produit un meilleur arrangement [3] ».
Ce vérifier l’affect, note Jacques-Alain Miller, « signifie : dans le champ du langage, établir en quoi l’affect est effet de vérité [4] ».
Pourtant J.-A. Miller souligne que « Tout le monde trouve normal d’introduire dans le registre de l’affect ce terme de vérité [...]. Car on croit que l’affect témoigne d’un rapport immédiat avec le vrai. Dans l’affect, le corps témoignerait à ses dépens de l’effet de vérité ; dans la palpitation, la sudation, la trépidation, l’affect parlerait vrai [5] ». Ainsi « la garantie de la vérité [...] serait le corps en tant qu’affecté [6] ».
L’expérience analytique nous conduit cependant « à mettre l’accent sur l’implication du signifiant dans l’affect [7] » et à reconnaître qu’il ne délivre aucune vérité directe. En revanche, sa vérité peut s’avérer trompeuse si l’on tient compte du fait que Lacan, restant au plus près de la Métapsychologie [8] de Freud, nous dit que « l’affect est déplacé, désarrimé [...] : [il] peut être fou, inversé, métabolisé, mais il n’est pas refoulé. Ce qui est refoulé ce sont les signifiants qui l’amarrent [9] ».
Cette vérité trompeuse est à distinguer de la « vérité menteuse [...] sur la jouissance [10] » mise en valeur par Lacan à propos de la passe [11]. Vérité qui a structure de fiction, qui ne peut que se mi-dire car « les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel [12] ». Vérité qui est « dévaluée, transformée en des effets de vérité toujours relatifs, ou en une vérité variable qui devient varité [13] ».
Dans le dernier enseignement de Lacan, orienté par le réel, les affects seront considérés comme des effets d’un événement de discours, des « effets de percussion de lalangue sur le corps [14] ». Et cela car « le signifiant n’a pas seulement effet de signifié, mais [...] effet d’affect dans un corps [15] ».
Ainsi vérifier l’affect dans sa plus classique appréhension consiste à délivrer, au quantum de l’affect, la vérité refoulée, alors qu’en tant qu’effet d’un événement de corps, après avoir poussé le déchiffrement de la vérité jusqu’à ce qu’elle fasse « sa place au mensonge qu’elle comporte [16] », « il s’agit d’en isoler la marque traumatique [17] ».
En mesurant le vrai des affects au réel [18] de la jouissance, Lacan a pu à la fois passer de la psychophysiologie de Freud à l’éthique et se servir de « ce qui s’en est dit de sûr [19] » par Platon, Aristote et Saint Thomas, afin de les délimiter comme « passions de l’â-me [20] » dont la vérification au cours d’une analyse permet au parlêtre l’accès à la perle du sinthome.
Références
[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
[2] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience analytique », La Cause du désir, n° 93, 2016, p. 102.
[3] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 524.
[4] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience analytique », op. cit. p. 103.
[5] Ibid., p. 101.
[6] Ibid.
[7] Ibid., p. 103.
[8] Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Œuvres complètes, vol. XIII, Paris, PUF, 1988.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 23.
[10] Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, n° 92, 2016, p. 84.
[11] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.
[12] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 509.
[13] Blancard M.-H., « Le mirage de la vérité », L’Hebdo-Blog, n° 225, 17 janvier 2021.
[14] Bosquin-Caroz P., « De l’émotion à l’affect », La Cause du désir, n° 93, 2016, p. 32.
[15] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n° 44, 2000, p. 59.
[16] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 15 novembre 2006, inédit.
[17] Bosquin-Caroz P., « De l’émotion à l’affect », La Cause du désir, n° 93, 2016, p. 33.
[18] Miller J.-A., « La passe bis », La Cause freudienne, n° 66, 2007, p. 213.
[19] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 525.
[20] Ibid., p. 526-527.