Un amour plus digne
Dossia Avdelidi
En suivant l’indication de Lacan que « l’imaginaire n’est pas ce qu’il y a de plus recommandé pour trouver la règle du jeu de l’amour [1] », on peut se demander sous quelles conditions un amour peut être plus digne. Comme le mentionne Patricia Bosquin-Caroz dans son argument vers le congrès : dans sa « Note italienne », Lacan émettra le vœu, concernant la psychanalyse, « d’agrandir les ressources grâce à quoi ce fâcheux rapport, on parviendrait à s’en passer pour faire l’amour plus digne que le foisonnement de bavardage, qu’il constitue à ce jour [2] ». Donc, il s’agirait d’un amour qui serait épuré de la dimension de l’imaginaire, qui aurait assumé la dimension de la limite qu’il y a dans tout amour, et qui aurait accepté que même si l’amour supplée à l’absence du rapport sexuel, il ne peut pas exister sans un certain savoir de cette impossibilité.
L’amour est contingent, c’est-à-dire, il est rencontre, « la rencontre chez le partenaire des symptômes, des affects, de tout ce qui chez chacun marque la trace de son exil, non comme sujet mais comme parlant, de son exil du rapport sexuel », affirme Lacan [3]. Si la complétude n’est jamais au rendez-vous, la contingence y est toujours. Si l’amour est rencontre, c’est une rencontre avec le symptôme du partenaire, c’est-à-dire avec sa jouissance. Il s’agit de la rencontre entre deux singularités irréductibles.
Jacques-Alain Miller, commentant cette définition de Lacan, affirme que « Le contingent du cesse de ne pas s’écrire fait en quelque sorte preuve et apparaît sous ces deux espèces essentielles : la rencontre avec la jouissance et la rencontre avec l’Autre, que nous pouvons abréger sous le terme d’amour [4] ».
Il n’y a pas de rapport sexuel signifie que le partenaire du sujet est l’objet petit a. Le partenaire essentiel du sujet c’est son plus-de-jouir, c’est quelque chose de sa jouissance à lui. « D’où l’interrogation sur le choix, chez chacun, de son partenaire sexuel. Eh bien ! le partenaire sexuel ne séduit jamais que par la façon dont lui-même s’accommode du non-rapport sexuel. On ne séduit jamais que par son symptôme [5] », affirme Miller.
C’est pour cela que Lacan disait dans le Séminaire XX que ce qui provoque l’amour, c’est la rencontre chez le partenaire de ce qui marque son exil du rapport sexuel. J.-A. Miller appelle ça une nouvelle doctrine de l’amour qui ne passe pas que par le narcissisme mais aussi par l’existence de l’inconscient.
Ce qui nous amène au lien entre savoir et amour : « le savoir […] a le plus grand rapport avec l’amour. Tout amour se supporte d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients [6] », précise Lacan.
L’amour plus digne serait dans ce sens un amour qui s’adresse au savoir inconscient. Il est important de souligner la façon que Lacan clôt le Séminaire « Les non-dupes errent » : « Qui n’est pas amoureux de son inconscient erre [7] ». Dans ce Séminaire, il avance que l’amour « est la connexité entre deux savoirs inconscients en tant qu’ils sont irrémédiablement distincts. Quand ça se produit ça fait quelque chose de tout à fait privilégié [8] », dit-il. Un amour plus digne pourrait-on dire !
Références
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.
[2] Lacan J., « Note italienne », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 311.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p.132.
[4] Miller J-A, « La théorie du partenaire », Quarto no77, version cd-rom, p. 5.
[5] Ibid., p. 13.
[6] Lacan J., « Note italienne », op. cit., p. 311.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 13.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 11 juin 1974, inédit.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 18 janvier 1973, inédit