La jalousie contre le deuil

Batuhan Demir

 

Freud, évoquant la jalousie « normale », se penche aussi sur ses effets : « la douleur de croire perdu l’objet aimé et […] la blessure narcissique pour autant que celle-ci se laisse isoler de la précédente. [1] »

Ce passage frappant mérite d’être souligné : « la douleur de croire perdu l’objet aimé ». Une phrase du Séminaire VI de Lacan m’a particulièrement marqué. Il y expose son interprétation remarquable d’Hamlet. La relation entre la jalousie et le deuil, mentionnée par Lacan, est d’importance : « La jalousie du deuil est en effet l’un des points les plus saillants de cette tragédie. [2] »

Tout en m’interrogeant sur les fonctions de la jalousie, cette phrase m’a porté à considérer cette dernière comme un phénomène de défense contre la perte et le deuil. Tout commence avec le transfert créé par l’objet d’amour : l’amour que l’on croit perdu tire son origine de l’objet et cause une blessure narcissique au sujet.

L’individu jaloux s’évertue à éviter d’entamer un processus de deuil pour l’objet qui, dans la relation de transfert, est toujours porteur d’une perte potentielle. Jacques-Alain Miller décrit cette question concernant l’objet de la manière suivante : « Écrivons a l’objet aimable fondamental. Sa qualité d’être aimable est désignée par le prédicat A. Aa veut dire que cet objet a a la propriété d’être aimable. Si le sujet rencontre un objet x qui ressemble à a, soit x = a, alors l’objet x est considéré comme aimable Ax. [3] »

Dans ce cas, il y aura un rapport entre l’idée de jalousie en tant que mode de relation à l’objet et le processus du deuil. L’objet primaire, source de l’objet aimé, devient simultanément le déclencheur de la jalousie en se comportant comme un rappel du potentiel de perte.

Le « x » comme condition de l’amour exerce en même temps la fonction de l’insu. Peut-être que la vraie condition de l’amour est, en fait, la rencontre avec cet insu : « Si je suis aimé, c’est parce qu’il y a quelque chose en moi qui fait que tu m’aimes. [4] »

La relation entre l’amour et l’inconscient implique que l’amour soit lié à l’insu, en particulier à la rencontre avec un Autre, à propos duquel le sujet ne sait rien, et qu’il ne reconnaît pas. Ce non-savoir dépend non seulement du choix d’amour mais aussi de la relation à l’objet lui-même. Dans cette situation d’ignorance, la possibilité de perdre l’objet se profile toujours à l’horizon, guettant l’amant.

Références

[1] Freud S., « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », Revue française de psychanalyse, tome VI, 1932, p. 391 à 401.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 395.

[3] Miller J.-A., « Les labyrinthes de l’amour », La lettre mensuelle, n°109, 1092, p. 19.

[4] Voruz, V., « Love & The Ego », volume 3 – no 11, LCExpress, Lacanian Compass, janvier 2018,  https://lacaniancompass.com/project/volume-3/

/deuilsFiona Oikonomidou